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Un roman: Le crabe et l’aube, Chapitre 5, par Antoine de Lévis Mirepoix

Le crabe et l’aube, Chapitre 4

Deuxième partie

Les Clairières et les Abîmes
5

Il était difficile de savoir si Françoise était capable d’ourdir un tel piège. Car elle était par ailleurs distraite, paraissait souvent dénuée de mémoire, mélangeait l’accessoire à l’essentiel, confondait les lieux et les gens.

Que s’était-il vraiment passé ? Elle portait un manque, qu’elle considérait comme une tare, sans doute à cause de l’attitude systématiquement culpabilisante de sa mère : elle était stérile, ce qu’elle n’avait avoué à personne. Ruse, calcul ou refus, elle avait peu à peu, indirectement, par des allusions voilées, renversé les rôles et induit chez Roberto la sensation que des deux, c’était lui qui était incapable de procréer. Une impression qui était devenue malaise. Le doute, le diable du doute était en lui.

Françoise se savait fragile. Sa famille : absente, malgré le confort. Elle avait rejeté ses parents. Son frère, un être falot s’était révélé une marionnette homosexuelle. Sa « tare » à elle l’inhibait au point qu’elle n’entendait ni les mots ni la phrase quand Roberto parlait d’enfant. De son côté, Lucía ne se doutait de rien.

Leur séparation, malgré sa gentillesse à lui, laissa Françoise désemparée. Elle apprit qu’elle avait été remplacée. Puis découvrit que cela faisait plus d’un an, au lendemain de leur mariage.

Une vague de vengeance la submergea. Une rage froide la prit, comme si une autre nature s’était emparée d’elle. Elle devint méticuleuse, glaciale. Tout naturellement, elle inventa son mensonge autour d’un enfant, sans doute rêvé au tréfonds d’elle-même, mais qui n’existerait jamais.

Elle n’eut aucune peine à simuler le désespoir, elle était désespérée. Elle en changea simplement les motifs. Elle tenta de le séduire, après tout un homme est un homme. Cela aurait l’avantage de renforcer le doute qu’elle voulait tant faire naître en lui. Il résista. Son refus augmenta sa rage intérieure. Elle en pleura. Ce qu’il prit pour un grand accès de désarroi.

Le mensonge suffira, pensa-t-elle. Et il suffit. Françoise fut aidée par la coïncidence de la concierge qui sortait de sa loge au moment où elle traversait la voûte. Les circon-stances, parfois, semblent donner un petit coup de pouce aux événements. Le hasard ?

Lucía la crut. Dès que Françoise la vit, elle sut que sa vengeance s’accomplirait. Qu’elle était belle, claire et pure ! Elle comprit aussi qu’elle était inapte au mensonge : avec un regard pareil !

Et pourtant la lumière de Lucía s’était voilée par la seule présence de Françoise qu’elle voyait pour la première fois.

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Mai 1985

Le bal avait commencé. Ricardo lui avait donné entière liberté. Et un adjoint à former, pour l’aider, en la personne de son fils. Son propre fils. À peine vingt-huit ans. Fallait-il qu’il ait confiance en lui !

Les exercices de Pavanès exigeaient de lui une heure d’efforts le matin et une heure le soir. Il avait réintégré son appartement à plein temps. Luisa venait souvent, ses trois enfants étaient plus grands. Plus autonomes, et plus respon-sables, elle les avait mis au courant.

De même, au journal, un mercredi après la correction/révision des épreuves de l’hebdomadaire, Ricardo avait réuni son monde et leur avait parlé. Quelques phrases simples et brèves autour des faits. Roberto s’était exprimé, lui aussi :

« — Bon, vous êtes maintenant au courant. Ne vous effrayez surtout pas de mes déguisements. »

Il avait ri de leurs mines étonnées.

« — Je vais changer. Il se peut que vous ne me recon-naissiez pas, comme ça, un beau matin. D’un peu bedonnant je vais devenir très maigre. De chevelu, chauve. De barbu, imberbe. Comptez sur moi pour vous faire des farces — je ne vais pas changer mes habitudes quand même — perruques, fausses moustaches, tous les postiches imaginables. Je vais peut-être aussi changer autrement : mon sourire pourra devenir un peu crispé, je serai moins éveillé, moins vif, qui sait, peut-être le contraire. Je vous demande une seule chose, regardez-moi, parlez-moi, approchez-moi comme vous m’avez toujours regardé, parlé, approché. De la même manière. Marché conclu ? »

Tous acquiescèrent. Souriants, sombres ou en  pleurs, ils étaient retournés à leurs postes de travail. Ils n’avaient plus le cœur à l’ouvrage, dans un silence inhabituel on en-tendait le bruit des papiers que l’on range, que l’on froisse.

Lui qui aime par-dessus tout la fantaisie, l’imprévu, l’improvisation, a été contraint d’adopter une régularité de métronome. Incluse dans le pacte.

Un support indispensable au combat, à la ruse, au grand jeu.

Le grand jeu, on y est. Julio a déclenché l’artillerie lourde. En accord avec Pavanès, qui tente de compenser les effets secondaires, d’équilibrer l’énergie physique et psychique.

Il souffre. Les séances rayons se succèdent. Luisa a aménagé ses horaires pour pouvoir l’accompagner le plus souvent possible. Quand elle ne peut pas, c’est le petit frère du chauffeur du journal qui le conduit. Il avait su, et s’était proposé. Santiago, son adjoint, le fils du patron, aurait bien voulu. Roberto et lui s’entendent très bien. Mais ce n’est pas possible, en son absence, il doit être là.

Il n’a plus très faim. Ses cheveux tombent. Bientôt les sourcils. Il se sent faiblir physiquement. Il perd l’équilibre.

Puis la chimio entre dans la danse. Avec les nausées que Pavanès réussit à stopper. Il somnole, trop souvent à son goût.

Cette première étape dure six mois. Il a parfois l’impression de se noyer. Il se réveille en suffoquant.

« — Luisa, je me sens de plus en plus faible, je dégringole la pente…

— Non, je t’assure que tu tiens bien le coup. C’est vrai, tu n’es pas très sportif et tu fais un extraordinaire parcours.

— Luisa, j’ai vraiment peur. Je ne devrais pas te le dire, mais cela augmente. Une peur diffuse qui revient toujours à l’accident du train.

— Écoute bien, Roberto. Cette fois-ci tu te trouves dans un autre train, le tien, celui de ta vie, de ta mort. Tu as choi-si la lutte. Toi seul. C’est ton libre arbitre. Je t’admire et je t’aime.

— Merci Luisa, merci. » Il est secoué de tremblements.

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Avril 1986

Un matin de début de printemps — un autre printemps, pense-t-il en souriant, il se sourit à lui-même avec douceur, l’air est léger — il se sent mieux.

Il ne sait pas vraiment le définir, il n’est plus écorché, soudainement cette griffe dans sa poitrine a lâché prise, une légèreté est en lui, dans son corps physique, dans son esprit, dans son regard. Quelque chose de neuf, de lavé, de purifié. Il sourit à nouveau.

Luisa, qui passe par là, le voit, s’immobilise, l’embrasse longuement, lui prend la main, elle pleure doucement de bonheur, point n’est besoin de mots.

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Il remonte. Lever six heures. Marche et exercices de Pavanès jusqu’à huit. Petit déjeuner. Journal (ou séance) de neuf heures à midi. Déjeuner léger mais précis : Pavanès a tout codifié, les ingrédients, les quantités, les protéines, les couleurs des aliments, leur équilibre chaud/froid et yin/yang. Surtout frais, vivants. Pas de micro-ondes. Deux heures de sieste ou repos ou lecture. Pas de télévision, d’écran ou de portable : il est assez irradié comme ça. De seize à dix-neuf heures, ce qu’il aime, au jour le jour : une exposition, le journal, une marche, un film, bavarder avec les enfants de Luisa ou des amis. Dîner à vingt heures trente, coucher entre vingt-trois heures et minuit après une autre heure d’exercices et lecture. Un soir par semaine, champ libre. Samedi et dimanche pareil, mais il peut traîner, suivre davantage ses envies. Pas de voyages lointains. Pas de changements de climats. Roberto s’habitue, y prend presque goût, la moindre variation autorisée le remplit de joie, il comprend davantage la profondeur des bonheurs minuscules, l’importance des petits détails. La réalité : à la foi unique, multiple, si personnelle… et si changeante.

Il remonte. Julio est content de lui.

Maintenant qu’il va mieux, il rend plus souvent visite à Montserrat.

Elle vit dans un faubourg extérieur de la ville qui est comme un petit village. Tout le monde la connaît, l’aime, elle s’y sent bien. Gaie malgré son âge, elle ne se plaint de rien, accepte ses misères. Elle porte en elle l’antidote de la solitude : l’amour des êtres, des animaux et des choses, et la douceur. Une grâce aussi, celle d’y voir et d’entendre bien à presque cent ans. Roberto a pour la sœur aînée de son grand-père paternel toutes les faiblesses. Parce qu’elle lui ressemble et qu’il l’a tant aimé. Il s’occupe de sa vie matérielle et l’écoute raconter autrefois à chaque visite. D’une petite voix chevrotante, elle narre le siècle passé, témoigne de la paix et de la guerre — trois guerres ! — des détails du quotidien, menus comme ses pas et le filet de sa voix. Le sourire surgit au détour de ses phrases, elle rit aussi, parfois une larme brille dans son regard.

Roberto ne lui avait donc rien dit. Mais un jour :

« — Parle-moi un peu de toi, Roberto. Comment se fait-il que tu aies tant de temps pour venir me voir depuis quelques mois ?

— Je ne sais pas, je ne me rends pas bien compte, sans doute parce que j’ai un assistant maintenant, il faut bien que je lui laisse faire des choses…

— Ts, ts, ts. Tu ne me dis pas la vérité. Je te trouve changé. Tu es plus maigre, plus pâle, et puis il y a autre chose. Tu as changé… là. »

Elle a posé avec autorité son index sur sa poitrine, il sent la pression pointue de son doigt sur son cœur.

« — Et peut-être aussi là. »

Cette fois son doigt appuie sur son front, entre les yeux. Elle lui sourit avec tendresse.

Il prend sa main et l’embrasse.

« — Montse… Oh Montse… »

Tout est dit.

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Juillet 1986

Un certain rythme s’était installé. Que le métronome implacable des horaires quotidiens ponctuait. Peu à peu, au fil des mois et maintenant des années, cette rigueur même avait semblé s’estomper, ni lui ni ceux qui l’entouraient n’y prêtaient plus attention, l’étau de la contrainte s’était trans-formé en habitude de vie.

Pas vraiment de hauts ni de bas. Julio et Pavanès sou-tenaient ses efforts, sa volonté et sa tension intérieure deve-nue une seconde nature. Luisa veillait à ce qu’il puisse se détendre complètement, le plus souvent possible. Depuis les grands moyens employés voici trois ans, il n’avait pas été besoin d’y recourir. Roberto se maintenait.

« — En avant, calme et droit », ironisait-il.

Il écrivait. Un roman caustique et burlesque, une aventure de cape et d’épée qui le ravissait comme un enfant, située dans sa ville et le port, six siècles auparavant. Il écrivait sans hâte.

C’est ainsi qu’il s’était habitué à vivre sa nouvelle vie, éloignée de l’agitation nerveuse qui le faisait courir autrefois. Il prenait le temps de porter son regard sur les êtres et les évènements, et aussi sur lui-même. Pour maintenir ce regard posé. Pour ressentir, pour éprouver la réalité, les réalités.

Les réalités… Il se rapprochait des trois enfants de Luisa, et ceux-ci de lui. Était-il pour eux un oncle, un cousin plus âgé, un grand frère ? Il apprenait à les connaître, chacun. Il les aimait.

Il revoyait des anciens amis, de l’Université, du collège. Avec la majorité d’entre eux, il était évident qu’ils n’avaient plus rien en commun. Pour un tout petit nombre, c’était l’in-verse, une re-découverte. Les réalités…

Avec Luisa, ils allaient, quand il faisait beau, dans la maison de famille. Petit village, non loin de la mer. Grande, à l’abandon mais pas en ruine, elle sentait la poussière et le renfermé. Ils poussaient les volets, laissaient les fenêtres ouvertes, faisaient un pique-nique dans le jardin ou allaient à l’auberge du village où les patrons l’avaient toujours choyé, depuis l’enfance.

Certaines pièces étaient vides, les pas résonnaient, on parlait bas. À l’étage, les parquets craquaient. Le frère et la sœur de Roberto n’y venaient jamais : le tourbillon du quotidien pour refuser le passé, nier l’accident et le départ des parents. Ils avaient opté pour les voyages et s’étourdissaient de pays, de monuments, de musées, d’exotismes, ou d’endroits à la mode.

« — Tu vois, Luisa, on peut dire que maintenant je suis seul avec la maison de l’enfance des miens, seul devant notre passé, notre famille, nos souvenirs. Qu’est-ce que je peux en faire, Luisa ?… À ton avis ?

— Je ne sais pas. Je ne sais pas te conseiller. Nous, nous avons tout perdu à la génération de mes parents. Parce que personne n’a pris de décision, personne n’a voulu s’en-gager. C’est pire que tout. Dans ton cas, ce que je sais, c’est que tout dépend de toi, tu es le seul qui puisse agir.

— Bon. Oui. Mais qu’est-ce que j’en fais ? »

Ils sont dans le jardin, à l’ombre du grand tilleul. La brise de mer et les oiseaux chantent.

« — Tes enfants, ça ne leur parle pas, pas en profon-deur. En faire un musée, il n’y a pas assez de matière pour cela. Peut-être voir avec la municipalité, avec l’aubergiste ? »

Luisa sent combien son regard a changé. Avant il aurait été tranché, il se serait énervé. Elle l’aime, comme avant, comme maintenant.

Le crabe et l’aube, Chapitre 6

 

Antoine de Lévis Mirepoix, de mère argentine et de père français, est né en 1942 aux Etats Unis, a vécu une partie de son enfance en Argentine puis en France, principalement à Paris.

A l’adolescence il a été élève de l’école des Roches, collège de Normandie, sous la direction d’André Charlier. Après maths sup et maths spé, études de sciences économiques puis de lettres à lla Sorbonne. Coopérant à l’Université du Nord à Antofagasta, Chili, il entre aux Affaires Etrangères pour occuper divers postes culturels et pédagogiques à Mexico, Barcelone, Beyrouth et Nairobi.

Puis il enseigne deux ans dans un CES de Moulins, Allier, France. Il entre ensuite au Centre National d’Etudes Spatiales à Toulouse dans le cadre du Satellite Spot, chargé à Spot Image du développement commercialpour l’Amérique, puis des relations avec les organisations internationales.

En 1991 il rejoint la Girection Générale des Laboratoires Pierre Fabre à Castres comme responsable des relations internationales du Président. Il réside à Buernos-Aires depuis 1997 où il ouvre un bureau de consultancepour guider des entreprises françaises désireuses de s’implanter au Brésil ou en Argentine. Bureau qu’il fermera début 2002.

Membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse depuis 2000, Antoine de Lévis Mirepoix partage son temps aujourd’hui entre la France et l’Argentine où il cultive sa passion pour les chevaux.

Il publie en 2008 son premier roman aux Editions du Rocher, « Le Passeur ». En 2011 « Le Crabe et l’Aube » est édité chez Atlantica qui décide de mettre fin à ses activités le jour même de la publication du récit. Trois autres romans non encore édités : « Quartetti e Sonata a Tre » et « Fortuit », “Contes Véridiques”, un sixième en voie d’achèvement et un septième en cours d’écriture. Antoine de Lévis Mirepoix a écrit égalementquelques récits courts sur les voyages, les chevaux, Venise, etc … et des poèmes.

Conférencier à ses heures autour de thèmes divers comme « les bibliothèques », « Gérard de Nerval », « l’Amérique du Sud », « Antoine de Saint Exupéry », il s’interroge sur le destin, le sens des mots et de la parole, la signification du voyage, la création artistique, la juste place de l’homme.

Un roman: Le crabe et l’aube, Chapitre 4, par Antoine de Lévis Mirepoix

Le crabe et l’aube, Chapitre 3

4

Il a revu Pavanès. Qui lui a recommandé des exercices respiratoires, des exercices physiques, l’acti-vation de certains points d’acupuncture, des massages et une hygiène alimentaire assez stricte. Il a aussi varié les pilules. Roberto a confiance en l’homme.

Comme il se sent mieux, comme il revient chez Luisa une semaine sur deux, comme il récupère peu à peu son horaire au journal, il néglige les instructions de Pavanès, tout en les observant de temps à autre.

Françoise est retournée à ses gurus. Luisa ne relâche pas sa vigilance, elle l’observe avec acuité.

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Décembre 1984

Le soir de Noël avait réuni les trois enfants : Roberto, son frère, sa sœur et leurs familles. Tout « normal ». Depuis la mort brutale des parents dans cette collision de chemins de fer, chacun des trois enfants faisait comme si. Mais le seul qui était dans le train, qui avait vécu et vu était le cadet, Roberto. Si certaines images avaient été enfouies, et le sang effacé du souvenir, si en apparence il n’éprouvait pas de craintes différentes du commun des mortels, il gardait au fond de lui, latente, une sourde angoisse devant ce qui évoquait un accident, n’importe quel accident.

Cela le prenait sans préavis, surgissant de nulle part. Ou relié à un élément précis. Pour lui, la mort était un abandon.

Définitif ?… En aucun cas un hasard. On était toujours seul à la fin du compte. Incertains étaient ces espaces. Il évitait d’y penser.

Il avait passé le jour de Noël avec Luisa et ses enfants. Ils étaient à lui sans être de lui.  Il en avait profité, avec une joie secrète et forte, deux garçons une fille, de la fin de l’en-fance à la fin de l’adolescence. Qu’était-il pour eux ?

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Le début de l’année avait été morne. Toujours des évé-nements sanglants au Moyen-Orient. Roberto avait signé une chronique où il relevait l’extrême instabilité des seuls deux États créés dans le but de réunir des hommes d’une même religion, le Pakistan et Israël. Une affaire de territoire, car fonder deux nations sur le dénominateur commun religieux, dénominateur/dominateur, cela avait-il un sens ?

Il voyait Pavanès chaque mois. Se sentait bien.

Un mois. Deux mois. Trois mois. Le printemps était avancé quand apparut une petite toux, sèche, tenace. Puis brusquement la fatigue revint. Comme un cheval au galop, ainsi parle-t-on de la mer qui reflue après le retrait du raz-de-marée.

« — Qu’est-ce qui se passe, Julio ? Je ne me sens pas bien, la fatigue est revenue.

— On va voir ça. D’abord les analyses, nous allons examiner ” les indicateurs “.

— On se croirait dans un roman policier, non, un roman noir… »

Julio sourit. Il connaît le cynisme affiché de Roberto. C’est sa tenue de combat.

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Alejandro avait été ministre. Il dirige aujourd’hui une banque. Il est l’une des deux exceptions parmi les gens in-fluents. Ils se sont connus au moment où Roberto avait ren-contré Françoise. Plus âgé, brillant causeur, féru d’histoire, il cache derrière un snobisme affiché une profonde fidélité de sentiments. Par le journal ils s’étaient vus. Par l’humour, ils se sont reconnus. Ils s’entraidaient sans hésiter. Amitié vraie. Confiance. Deux frères.

« — J’aurai besoin de te voir, Alejandro.

— Quand viens-tu dans la capitale ?

— Aucune idée, ce n’est pas prévu pour l’instant.

— Tu as une drôle de voix, quelque chose qui ne va pas?

— On ne peut rien te cacher…

— Pas tout le monde, mais toi, oui, tu ne peux pas me cacher grand-chose, Roberto. Bon, je viens. Disons samedi matin, ça te va ?

— C’est parfait.

— Je prendrai le vol de neuf heures. »

Ils sont assis à la terrasse d’un café devant la mer. Il fait beau. Encore froid. Le vent lave la Méditerranée et le ciel. Roberto est pâle.

« — Tu sais, l’année dernière j’ai eu un début de can-cer. Je ne t’ai rien dit, je ne pouvais pas. Voilà. Le traite-ment a fonctionné à merveille. Et puis là, tout d’un coup, la fatigue est revenue comme avant.

— Quand je t’ai vu à l’automne, tu paraissais en pleine forme. Bon. Et les analyses de maintenant ?

— Résultats dans trois jours. Cette fois j’ai vraiment peur, Alejandro.

— Luisa ? Françoise ? Ricardo ?

— Je pense que Ricardo a deviné l’année passée. Il a été parfait, n’a posé aucune question, a accepté tous mes changements d’horaires, m’a emmené naviguer sur son ketch. Françoise, comme tu peux imaginer : colère, sentiment d’abandon, puis retour à ses ésotérismes. Luisa : magnifique. M’a mis en contact avec un très bon homéopathe — j’avoue n’avoir pas tout suivi à la lettre, j’allais bien, tu comprends, j’étais plein d’énergie — et elle me surveille en permanence du coin de l’œil.

— Où en es-tu avec Lucía ?

(Décidément cet Alejandro pose toujours les bonnes questions.)

— Il me semblait t’avoir dit. Presque deux ans mainte-nant qu’elle est partie pour le Pérou. Elle a épousé Andrès, un ingénieur, musicien guitariste très doué, qui avait un contrat à Lima. Le mariage plus le départ en moins d’une semaine.

— Qu’est-ce qui s’était donc passé entre vous ?

— Je ne sais pas, je n’ai pas compris.

— Ce n’est pas normal, ce n’est pas possible… Cherche, mais cherche bon sang… Tu dois trouver.

— Je ne vois pas. Avec Françoise, nous étions séparés depuis six mois environ.

— Et si mes souvenirs sont exacts tu n’avais pas encore rencontré Luisa.

— C’est vrai. »

Cette petite toux ne plaît pas à Alejandro. Il regarde son ami au fond, avec les yeux du cœur, et il n’aime pas ce qu’il voit.

La troisième personne, c’est Alejandro. Il en est soulagé.

Il aurait eu le sentiment d’accabler Montserrat qui ne pouvait admettre la chose. Et Roberto n’osait pas reprendre contact avec Lucía. Surtout après ce qui était arrivé. Plus deux ans de silence.

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Après ce qui était arrivé… Après, en cherchant à reconstituer l’enchaînement des faits autour du départ précipité de Lucía cet été-là, il s’était posé des questions sans fin. Il avait conclu que Françoise n’était pas responsable, qu’elle avait agi comme un animal blessé, elle avait d’ailleurs effacé de sa mémoire le tremblement de terre qu’elle avait provoqué par cette faculté particulière de gommage qui fait partie de la survie des êtres fragiles.

Cette interprétation lui convenait. Il pouvait enfouir sa douleur et oublier volontairement le mal qu’elle lui avait fait, sans honte. L’amour unique qui les unissait, Lucía et lui, avait été fauché en plein vol, simplement parce que Lucía avait cru Françoise. Et parce que Françoise avait inventé de toutes pièces un événement qui n’avait jamais existé, projection inavouée de l’histoire qu’elle aurait voulu vivre.

L’irresponsabilité de Françoise l’aidait à alléger le poids de ce qu’il ressentait comme une trahison. Cela seul importait. Cela seul lui permettait de survivre à cette mort-là qui l’avait foudroyé, Lucía était loin, mariée, doublement hors d’atteinte. Saurait-il continuer son chemin ?

Il rencontra Luisa.

Laquelle avait souffert d’un divorce lamentable. Elle s’en était sortie. Grâce à ses enfants, à sa volonté méthodique, à son énergie. Elle fut séduite par le charme et la faiblesse de Roberto. Il était comme vidé de toute substance. Persistaient son humour, la passion de son métier de journaliste et d’écrivain.

Luisa la volontaire décida de le sauver. Au fil des jours vinrent l’affection, puis la tendresse, puis l’amour.

Les premières grandes fatigues étaient apparues. Qui aurait songé à les attribuer aux poumons après le désastre émotionnel qu’il venait de subir ?

Maintenant, après ce temps, il ne pouvait pas refuser la vérité à cet amour inconditionnel. Il lui parlait.

« — Avec Françoise, cela a duré trois ans. Elle ne voulait pas se marier. Elle ne voulait pas d’enfant. J’ai fini par la convaincre, au bout de deux ans. Pour le mariage. Pas pour les enfants.

— Mais elle t’aimait, m’as-tu dit souvent. Alors ? Elle devait bien voir que tu mourais d’envie d’être père ?

— Je ne sais pas, Luisa, même avec le recul de maintenant. Toujours est-il que j’ai commencé à en vouloir vraiment, des enfants. Et puis ses caprices, et puis son ésotérisme, et puis…

— Et puis ?

— Et puis, une semaine après notre mariage, j’avais revu Lucía. Je n’ai pas résisté plus d’un mois. Pendant pres-qu’un an, j’ai mené une double vie. Des précautions, des ruses, épuisant. Et aussi la plus absolue merveille. Nos corps et nos âmes… comment dire… un arc-en-ciel. Alors, je ne pouvais pas m’en vouloir. Je ne pouvais pas non plus en vouloir à Françoise à ce moment-là. (Elle l’écoutait avec ferveur, ne s’impliquait pas, ne portait aucun jugement.)

— Je comprends… C’est vrai… Oui, tu as raison.

— Jusque-là, c’est clair… Je n’aurais jamais pu me douter de la suite. J’étais — je suis toujours — incapable d’imaginer une chose pareille, une telle mystification…

— Une mystification  ?

— C’est ce qui résulte de mon analyse, en y repensant après coup, si souvent. Je n’ai jamais pu en parler directement avec Françoise. En fait, c’est ce que j’ai déduit de la grande crise de Lucía.

Nous nous sommes séparés avec Françoise pour la question des enfants justement. Assez aimablement, du moins je le croyais. Finies les ruses et les précautions avec Lucía. Et Françoise a su. Comment ? On sait toujours un jour ou l’autre, finalement.

Alors là, imagine, elle prend son temps et se débrouille pour aller trouver Lucía… »

Soudainement la voix lui manqua, elle le prit dans ses bras, lui caressa les cheveux doucement, lui dit des mots tendres.

« — Et elle lui annonce qu’elle attend un enfant de moi. C’est vrai qu’elle avait dormi chez moi trois mois plus tôt, mais parce qu’elle était désespérée et qu’elle n’avait person-ne à qui parler, je ne sais pas aujourd’hui si c’était vrai ou si elle avait tout prémédité.

— Mais que s’est-il passé chez toi cette nuit-là ?

— Rien, rien du tout. J’ai dormi sur le canapé. Mais la concierge l’a vue. Et Lucía a été vérifier. Alors elle l’a crue. Elle s’est sentie trahie, elle n’a pas réalisé que c’était impos-sible parce que Françoise refusait un enfant et l’avait toujours refusé. Lucía et moi en voulions tellement un qu’elle ne pouvait pas comprendre l’inverse. C’est contraire à sa nature. Comme la manipulation.

— Écoute Roberto, tu aurais tout de même pu lui expli-quer, lui dire, l’interrompre, la gifler, la prendre dans tes bras, je ne sais pas moi, mais en tout cas faire quelque chose ?

— Non elle ne m’a pas laissé parler. J’étais statufié. Je ne l’avais jamais vue comme ça. Elle était hors d’elle-même. Ne voulait rien entendre. Pleurait, criait, haletait. Je l’ai laissée partir. J’étais comme paralysé, comprends-tu ? Sa belle lumière était devenue grise et froide, comme l’éclair d’acier d’une lame l’espace d’un instant, éclat fugitif avant la mort… À peine si je me souvenais de ce qu’elle m’avait dit, c’est revenu par la suite, lentement, et je suis sûr que j’en ai laissé filer la moitié… Elle a disparu pendant une semaine… »

Il se mit à pleurer. À travers ses larmes, il lui raconta qu’elle était partie de chez elle, avait condamné ses téléphones au mutisme, puis l’avait enfin appelé pour lui annoncer qu’elle était mariée et partait le même jour pour le Pérou.

« — Adieu. »

Et elle avait raccroché.

C’était en juillet, en 1982.

Aujourd’hui, il sait qu’il continue son chemin. Pour combien de temps ? Deux ans se sont écoulés depuis sa rencontre avec Luisa, l’aime-t-il vraiment  ?

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Avril 1985

Julio avait la mine sombre :

« — Cette fois, il faudra que tu mettes le paquet. Ton truc, c’est reparti. Et en beauté. Dis-moi, tu n’as pas eu de contrariété récemment, quelque chose en plus ?

— Non rien. Non vraiment, pas que je sache. »

Mais il sait, Roberto. Le correspondant Amérique Latine du journal est passé par Lima et lui a annoncé la naissance du premier bébé de Lucía, un garçon.

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« — C’est sérieux, maintenant. Ou vous faites ce que je vous dis à la lettre, ou je ne veux plus vous voir. Il faut vous battre à chaque seconde, pied à pied. Je ne sais pas si vous pourrez vous en tirer. Car cela dépend plus de vous que de moi. Acceptez-vous ? »

Pavanès le regarde sans ciller, calme à son habitude, mais plus sévère, plus austère. Plus qu’accepter, Roberto choisit d’obéir.

C’est un pacte. Un pacte avec la mort. Avec la vie. Il va jouer. Se faufiler. Placer ses pions. Jouer, c’est-à-dire ruser.

De leur côté, Julio et Pavanès s’étaient rencontrés. S’appréciaient et se respectaient.

Le bal commence.

Premier pas : il regarde sans ciller le verdict de la Faculté, sursis deux ans.

Second : l’organisation de la lutte, sur deux voies parallèles, Julio et Pavanès, qu’il va parcourir simultanément.

Troisième : demander ouvertement l’aide de Ricardo.

Enfin, il sait qu’il sera lui-même l’artisan principal de la guérison ou de la prolongation du délai, il le désire, le veut et en prend la responsabilité. Un choix. Son choix.

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Roberto se rend-il compte qu’il a mené une double vie ? Qu’il ne peut en vouloir à Françoise ? Pas plus qu’à Lucía et à lui-même.

Un élan inexorable les avait embrasés. Roberto, Lucía.

Sans savoir, ils savaient. Ils savaient qu’ils s’aimaient depuis avant, loin, si loin qu’ils ne pouvaient ni nommer ni imaginer. Et aussi qu’ils s’aimaient longtemps après, loin devant. Non pas qu’ils s’aimeraient jusqu’à la fin des temps, mais qu’ils s’aimaient hors du temps ; en eux le temps aboli. Leur amour était au présent l’inconcevable durée.

Ils se défaisaient et se reconstruisaient à chaque instant dans le mouvement insondable de la vie. Ils parlaient le langage vibrant des profondeurs, les sons des mots et du silence, avant même le regard et les mains et leurs peaux. Ils se respiraient, ils naissaient.

Sa lumière était en lui fulgurante. Pour elle, il était vent solaire.

Tous deux incendiés.

Le crabe et l’aube, Chapitre 5

 

Antoine de Lévis Mirepoix, de mère argentine et de père français, est né en 1942 aux Etats Unis, a vécu une partie de son enfance en Argentine puis en France, principalement à Paris.

A l’adolescence il a été élève de l’école des Roches, collège de Normandie, sous la direction d’André Charlier. Après maths sup et maths spé, études de sciences économiques puis de lettres à lla Sorbonne. Coopérant à l’Université du Nord à Antofagasta, Chili, il entre aux Affaires Etrangères pour occuper divers postes culturels et pédagogiques à Mexico, Barcelone, Beyrouth et Nairobi.

Puis il enseigne deux ans dans un CES de Moulins, Allier, France. Il entre ensuite au Centre National d’Etudes Spatiales à Toulouse dans le cadre du Satellite Spot, chargé à Spot Image du développement commercialpour l’Amérique, puis des relations avec les organisations internationales.

En 1991 il rejoint la Girection Générale des Laboratoires Pierre Fabre à Castres comme responsable des relations internationales du Président. Il réside à Buernos-Aires depuis 1997 où il ouvre un bureau de consultancepour guider des entreprises françaises désireuses de s’implanter au Brésil ou en Argentine. Bureau qu’il fermera début 2002.

Membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse depuis 2000, Antoine de Lévis Mirepoix partage son temps aujourd’hui entre la France et l’Argentine où il cultive sa passion pour les chevaux.

Il publie en 2008 son premier roman aux Editions du Rocher, « Le Passeur ». En 2011 « Le Crabe et l’Aube » est édité chez Atlantica qui décide de mettre fin à ses activités le jour même de la publication du récit. Trois autres romans non encore édités : « Quartetti e Sonata a Tre » et « Fortuit », “Contes Véridiques”, un sixième en voie d’achèvement et un septième en cours d’écriture. Antoine de Lévis Mirepoix a écrit égalementquelques récits courts sur les voyages, les chevaux, Venise, etc … et des poèmes.

Conférencier à ses heures autour de thèmes divers comme « les bibliothèques », « Gérard de Nerval », « l’Amérique du Sud », « Antoine de Saint Exupéry », il s’interroge sur le destin, le sens des mots et de la parole, la signification du voyage, la création artistique, la juste place de l’homme.

Un roman: Le crabe et l’aube, Chapitre 3, par Antoine de Lévis Mirepoix

Le crabe et l’aube, Chapitre 2

3

Au journal, personne ne s’apercevait de rien. Il avait repris l’horaire des périodes où il écrivait. Le patron, Ricardo, ne lui avait posé aucune question quand il lui avait demandé la permission. Cette fois je n’écris aucun ouvrage, avait-il précisé, mais j’aurai besoin de cet espace-là pour un certain temps. Ricardo, qui était le propriétaire du ketch noir, s’était contenté de le regarder longuement, puis de lui sourire.

Roberto supposait qu’il avait deviné. Ils avaient navigué trop longtemps ensemble (ils se connaissaient depuis tant d’années) pour ne pas avoir tissé une complicité profonde, davantage faite de silences que de mots.

Les autres pensaient qu’il écrivait. À trente-cinq ans, il avait publié deux romans, un récit historique, une étude sur les épaves de l’Antiquité en Méditerranée, et une quantité innombrable d’articles en tout genre sur les sujets les plus divers.

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Dans son ancien appartement de célibataire, il avait été réveillé doucement par la géométrie dansante du tapis caucasien sous les ronds du soleil.

La rumeur de la ville n’a pas encore surgi de l’asphalte, il sent la brise de mer à travers la fenêtre ouverte. Juin.

Il aime sa ville. Depuis toujours. Il s’étire. Les taches de lumière du soleil traversant les persiennes se sont dépla-cées sur d’autres motifs du tapis. Aujourd’hui c’est la chimio. Première séance.

Il faut qu’il se préoccupe de sa perruque. Avant que cela ne se voie. Julio lui a donné une bonne adresse.

Il hésite à téléphoner à Lucía. Et parler à Montserrat ? Il lui fallait choisir. Trois avait dit Julio. Oui, mais Lucía était loin maintenant et il n’avait jamais eu ses coordonnées.

Pourquoi a-t-il pensé si fort à Lucía durant les séances de radiations ? Son départ, il y avait un peu plus d’un an, avait coïncidé avec l’apparition de ses premières grandes fatigues. Lucía qui était lumineuse comme son nom. Sa clarté lui manque terriblement.

Personne ne sait pour Lucía, sauf Françoise. Personne d’autre ne l’a connue. Ils s’étaient rencontrés une première fois à l’uni-versité. Puis s’étaient retrouvés alors qu’il venait juste d’épouser Françoise. Le hasard ?

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Luisa n’arrête pas de lui parler de Pavanès.

« — Tu n’as même pas à te déplacer. Il vient ici une fois par mois. Quatre jours. Régulièrement.

— J’ai du mal à faire quoi que ce soit en cachette de Julio. Il va bien s’apercevoir de quelque chose.

— Non, absolument pas. Pavanès est un homéopathe. Il n’y a aucune contre-indication. Et aucun effet secondaire. Et puis tu peux en parler à Julio.

— Pas tout de suite Luisa, j’ai assez à faire comme ça avec cette chimio épuisante. On verra après, tu veux bien ? »

Elle voulait tout ce qu’il voulait. Mais elle a son idée.

Roberto pense. Pense aux cellules de ses poumons. Il se rappelait les T.P. de biologie de son adolescence et ces espèces de petits sacs qu’il voyait bouger sans relâche au microscope. Il éprouve de l’affection pour les cellules de ses poumons et se dit que cette foutue chimio est en train de les achever. Il en a parlé à Julio.

« — Oui, la radio puis la chimio déciment ces cellules anarchiques. Qui sont mortes ou mourantes. On les isole pour qu’elles ne contaminent pas leurs voisines.

— Mais il reste quoi, à la place ?

— Rien, Roberto, rien. Une zone vide, stérile, qui parfois se régénère.

— Ah… »

Il n’a rien pu ajouter à ce Ah… Julio avait précisé que ces cellules-là étaient prises de folie, qu’elles n’étaient plus amicales du tout, qu’il fallait s’en débarrasser ; Roberto, lui, y voyait un mini-désastre, il aurait voulu essayer de les guérir plutôt que de les tuer.

Son énergie au travail revient. Son énergie du matin est plus forte. Il se sentait mieux. Julio l’examina : des progrès… Continuons la lutte, sans fléchir, dit-il.

Phase de repos. Aucun traitement dur. Ses cheveux repoussaient sous la perruque. Il ne se décida pas à repren-dre son horaire complet. Ricardo qui devinait bien l’invita sur le ketch.

Il faisait beau, une bonne brise d’Est établie depuis deux jours les emporta dans la vibration de la chaleur. Les dauphins jouaient autour de l’étrave. Les voiles ocre, le miroitement de la Méditerranée, les bruits du gréement, les craquements légers de la belle coque sous les risées et le son de l’eau d’abord fendue puis qui s’écoule et roule et se ferme à la poupe. Ils eurent deux immenses nuits, chargées d’odeurs africaines et d’étoiles filantes. Le mistral se leva, ils rentrèrent parmi les embruns. Roberto se sentait lavé.

Il a serré Luisa très fort dans ses bras. Ils ont fait l’amour sur le tapis caucasien. Il la trouve belle, plantée comme ces femmes du Sud proches de la terre, brune et souple, volontaire et charnue. La lumière ocelle sa peau, ses yeux noirs brillent.

« — Tu ne voudrais pas voir Pavanès ?

— Toi, quand tu as une idée dans la tête !… »

Il riait. Il accepta.

Pavanès lui fit une excellente impression. Calme, très calme. Il prenait son temps. N’eut été la vivacité des yeux, la pénétration du regard, il aurait passé pour un homme lent.

Il se tenait très droit, devait approcher soixante-dix ans. Détendu, attentif, il connaissait à fond le dossier de Roberto.

« — Monsieur, je vois que vous allez mieux. Vous avez bien réagi aux premières séries de séances. Je vous propose d’abord de ne rien changer à votre traitement actuel, à vos habitudes, à votre médecin connu pour sa compétence et ses qualités humaines. »

C’était ce que Roberto souhaitait entendre. Pavanès avait une longue expérience des hommes et de la vie. Mais Roberto ne flaira aucun stratagème pour la simple raison qu’il n’y en avait pas. Pavanès parlait vrai.

« — Ne vous étonnez pas. J’ai toujours procédé ainsi. La médecine parallèle se fait en parallèle. Elle doit d’abord potentialiser l’autre. Je suis homéopathe, notre principe de base est d’aider sans nuire, sans agresser.

— Justement, ce qui me dérange dans les ” séances ” c’est ce massacre, cette tuerie de cellules.

— Vous n’avez pas tout à fait tort sans avoir raison. Mais vous ” sentez ” juste. C’est très important, car je vais vous demander de faire aussi votre part, de m’aider — de vous aider vous-même.

— De quoi s’agit-il ?

— De quelques exercices et d’observer une certaine hy-giène de vie. Nous verrons cela en détail le mois prochain. »

Il lui donna quelques pilules à prendre le matin et au coucher.

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Roberto avait quelques amis aristocrates ou grand-bourgeois qu’il cultivait. C’était pour lui une nécessité. Il tenait sans doute cela de sa mère, très pointilleuse sur ce qui se faisait et ne se faisait pas, sur les relations sociales de son mari et de ses enfants. Elle disait qu’on ne savait pas ce que la vie vous réserve et qu’il était important d’avoir des amis influents ou des relations bien placées. Une notion du siècle passé venue sans doute de ses grands-parents à elle. Roberto savait qu’à moins d’être votre débiteur on ne pouvait rien leur demander, à ces gens-là. Ils se défilaient presque toujours. Deux, pourtant, faisaient exception. Il continuait néanmoins à perdre du temps avec les autres.

Car il plaçait ses pions comme si la vie était un grand jeu. Ces supputations exaspéraient Françoise, du temps où ils vivaient ensemble.

« — Je ne te comprends pas. Tu te moques continuellement de tes deux vieilles tantes, celles qui vivent dans la partie haute de la ville, et tu joues comme elles à te réunir avec des crétins pour ne rien dire, à commenter ce que fait untel ou untel, les perspectives de carrière ou l’avenir politique de tel ou tel. Tu perds ton temps et ça m’agace.

— Cela peut paraître inutile, comme ça, de l’extérieur. Mais on ne sait jamais. J’ai rencontré Ricardo dans ce contexte et ainsi entrer au journal.

— Oui tu l’as rencontré là. Mais ton job, tu le dois à tes qualités, ta manière d’être. »

Il souriait alors, à la fois moqueur et cynique envers lui-même, envers elle, sans dire mot.

« — Et tous ces inutiles qui pensent que leur réussite est un dû, c’est démodé, le monde a changé, il serait temps que tu t’en aperçoives, je me demande bien à quoi ça te sert d’être au cœur des informations de la planète… »

Immanquablement ce genre de conversation terminait mal, il lui reprochait ses gurus de pacotille, elle lui reprochait son ironie, on ne savait jamais où on en était avec lui, il la regardait avec commisération, elle lui jetait pêle-mêle au visage des mots acérés et dépités, et qu’il était un vieux snob avant l’âge, avare de son temps et de son argent. Il s’en allait.

À certaines périodes, il plongeait dans les archives du journal et lisait en fonction de ses curiosités du moment. C’est comme ça qu’il était tombé sur les épaves de l’Anti-quité en Méditerranée. Un sujet qui n’intéresse personne, a priori, sauf s’il y a des richesses à récupérer. Il se souvenait du trésor de Rakkam le Rouge et riait en son for intérieur.

Il travailla presque trois ans, par intermittence, sur ces épaves qui souvent n’étaient que chêne ou cèdre vermoulus. Le passionnait l’histoire de ces navigations, du commerce et du trafic, des batailles et des conquêtes. Le passionnaient ses recherches d’archives ou de bibliothèques, à Gênes, Venise, Athènes, Istanbul, Ankara et Antioche, Le Caire et Alexandrie, Palerme. Au Liban, il ne restait presque rien, sauf à l’Université Saint Joseph, chez les moines de Kaslik, et à Tyr.

Le livre trouva environ six cents amateurs. Les inven-dus allèrent au pilon.

Parfois Roberto s’interrogeait. Il voulait continuer à écrire, il voulait un jour devenir connu. Reconnu, il l’était déjà. Le journal, une revue hebdomadaire très prisée du public, lui donnait une large tribune. Outre la supervision de l’ensemble, il était chargé de la critique littéraire et de la politique internationale Amérique latine. Être connu signifiait pour lui autre chose, du genre : reconnu par les portiers des palaces et des casinos, consulté par des intellectuels ou des politiques, invité à des conférences, des émissions, abordé — pas trop souvent — dans les rues de sa ville, pourquoi pas dans d’autres capitales. La notoriété. Faire modestement autorité.

Ne plus avoir à cultiver des relations. Pouvoir refuser les invitations — pas toutes — des grands de ce monde. Ne plus être obligé d’aller en Afrique, en Mongolie ou chez les aborigènes d’Australie pour trouver l’incognito. Cela le fit sourire. Il se moquait de sa propre futilité et de sa vanité.

Roberto aimait l’argent. Enfant, l’éclat de l’or l’attirait, l’or des bijoux de sa mère, l’or de la montre de son père, les reflets du médaillon de sa sœur. Fasciné par les trésors en-fouis des livres d’aventures de son enfance, par les lingots d’or des casses du cinéma, par le ruissellement des pièces d’or qui s’échappaient des mains des princes orientaux plon-geant dans de lourds coffres cloutés, cerclés de fer forgé.

Il possédait un lingot et des louis dans un coffre. Mais surtout il dépensait le moins possible. Seule exception à sa règle de stricte économie, Montserrat. Pour le reste, il s’offrait des plaisirs modestes.

Ne voulant pas avoir l’air, il faisait des cadeaux ou invi-tait au restaurant, pour se montrer sous un jour généreux. Cependant il calculait, il ne pouvait s’en empêcher.

Pour lui, comme pour beaucoup, l’argent était un rempart qui protégeait de la mort et la tenait à distance.

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Il se souvenait…

Lucía était entrée dans l’amphithéâtre comme une petite souris, discrètement, sans faire aucun bruit. Mais elle ne pouvait passer inaperçue. Une lumière particulière l’environnait, soulignant la grâce de ses gestes. Il s’était levé pour la laisser s’asseoir sur le banc dont il occupait l’extrémité. Elle avait alors posé son regard sur le sien, sans un mot.

Et subitement Roberto ne savait plus ni le jour ni pourquoi il était là et encore moins ce que le professeur racontait.

« —Tu comprends, avait-il confié à un de ses amis d’alors, ses yeux noirs m’ont englouti dans une lumière poreuse, d’un éclat fort et doux, comme on s’imagine la lumière de l’amour dans les légendes d’autrefois.

— Tu es amoureux ? Le coup de foudre ?

— Non, je ne crois pas… je ne sais pas. C’est d’une autre nature, plus qu’humaine, une autre dimension, ça n’est pas normal. Non, pas normal du tout.

— Tu veux dire que tu as rêvé, qu’elle n’existe pas réellement ?

— Non, non.

— Qu’elle est une extra-terrestre ?

— Idiot ! Non. Étrange, c’est-à-dire inexplicable. Mais au fond tout à fait normal, au sens où il n’y a pas la moindre coïncidence là-dedans.

— Mais enfin que s’est-il passé ensuite ? »

Il avait eu beaucoup de difficulté à décrire, quant à ex-pliquer… Ils s’aimèrent. Lucía était habitée, mais aussi faite de chair et de sang. Le mystère qui la concernait tenait aussi à ce lien entre eux, un lien survenu sans coup férir, comme inscrit.

À l’époque, pourtant, Lucía était prodigieusement timide et Roberto n’avait pas confiance en lui.

Au point qu’ils prirent peur. Et se séparèrent.

Quelques années plus tard, il l’avait retrouvée. Immobile à l’angle du soleil et de l’ombre de la grande allée. L’attendait-elle ? Avant même de la distinguer il avait perçu sa lumière, si belle, si terrible.

Avait-il ralenti ou accéléré le pas, s’était-il mis à courir vers elle ? Elle fut dans ses bras.

Une semaine auparavant, il avait épousé Françoise. Le hasard ?

Le crabe et l’aube, Chapitre 4

 

Antoine de Lévis Mirepoix, de mère argentine et de père français, est né en 1942 aux Etats Unis, a vécu une partie de son enfance en Argentine puis en France, principalement à Paris.

A l’adolescence il a été élève de l’école des Roches, collège de Normandie, sous la direction d’André Charlier. Après maths sup et maths spé, études de sciences économiques puis de lettres à lla Sorbonne. Coopérant à l’Université du Nord à Antofagasta, Chili, il entre aux Affaires Etrangères pour occuper divers postes culturels et pédagogiques à Mexico, Barcelone, Beyrouth et Nairobi.

Puis il enseigne deux ans dans un CES de Moulins, Allier, France. Il entre ensuite au Centre National d’Etudes Spatiales à Toulouse dans le cadre du Satellite Spot, chargé à Spot Image du développement commercialpour l’Amérique, puis des relations avec les organisations internationales.

En 1991 il rejoint la Girection Générale des Laboratoires Pierre Fabre à Castres comme responsable des relations internationales du Président. Il réside à Buernos-Aires depuis 1997 où il ouvre un bureau de consultancepour guider des entreprises françaises désireuses de s’implanter au Brésil ou en Argentine. Bureau qu’il fermera début 2002.

Membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse depuis 2000, Antoine de Lévis Mirepoix partage son temps aujourd’hui entre la France et l’Argentine où il cultive sa passion pour les chevaux.

Il publie en 2008 son premier roman aux Editions du Rocher, « Le Passeur ». En 2011 « Le Crabe et l’Aube » est édité chez Atlantica qui décide de mettre fin à ses activités le jour même de la publication du récit. Trois autres romans non encore édités : « Quartetti e Sonata a Tre » et « Fortuit », “Contes Véridiques”, un sixième en voie d’achèvement et un septième en cours d’écriture. Antoine de Lévis Mirepoix a écrit égalementquelques récits courts sur les voyages, les chevaux, Venise, etc … et des poèmes.

Conférencier à ses heures autour de thèmes divers comme « les bibliothèques », « Gérard de Nerval », « l’Amérique du Sud », « Antoine de Saint Exupéry », il s’interroge sur le destin, le sens des mots et de la parole, la signification du voyage, la création artistique, la juste place de l’homme.

A partir del verbo (el significante) y la relación al Otro, por Juan José Scorzelli

A PARTIR DEL VERBO (EL SIGNIFICANTE) Y LA RELACIÓN AL OTRO

“El dolor es siempre personal y siempre cultural. Está, por eso, siempre abierto a la variable influencia del significado” 1.

“La sola presencia de la primera función de onda en algún lugar del universo ejerce cierta influencia en cualquier otra función de onda” 2.

 

A PARTIR DE LA IDEA

Creo que Lacan aporta al psicoanálisis elementos abstractos decisivos no tomados en cuenta antes, reafirmando su inicio, no en el campo biológico (como las pulsiones freudianas o la pulsión de muerte cuantitativa en Melanie Klein), sino a partir del Verbo (del significante), y de la relación al Otro. Para ello fue necesario también su relación con la topología o la física teórica. ¿Por qué? Por el aporte de las superficies interpenetrables, sin exterior ni interior, que permiten ir más allá de cualquier teoría individualista que tenga como referencia al cuerpo como uno (con adentro y afuera, a la manera del huevo freudiano). Asimismo, su concepción teórica es a partir de la idea, del método hipotético deductivo, no del inductivismo, ni de la experiencia. La experiencia, en todo caso, responde de la teoría en la que se basa -su marco teórico-, lo que se llama una praxis. Es el experimentum mentis, es decir la experiencia mental, la que mejor corresponde al modelo de investigación en ciencias conjeturales (todas lo son, especialmente el psicoanálisis).

 

IMMIXION DE OTREDAD

Esto constituye todo un paso para pensar al sujeto a partir del Otro, en Immixion de Otredad, como Lacan postula en la conferencia de Baltimore, en 1966 (3). Las superficies topológicas abren el campo para concebir lo imposible, así como se piensa el imposible lógico-matemático: superficies bidimensionales como el cross-cap o la superficie de Klein (superficies cerradas de una sola cara y un solo borde, sin interior ni exterior) que no pueden sumergirse en el espacio 3D, o como el caso de las paralelas que no se cortan del 5to. postulado de Euclides, luego contradicho por Nikolái Lobachevsky en su geometría no euclidiana, inaugurante de una nueva topología, para pensar los imposibles en el campo de la ciencia.

 

EL SUJETO DE LACAN

El sujeto de Lacan (en mezcla inseparable con el Otro) es la clave para pensar estos problemas ya que se lo presenta como efecto del lenguaje; es insustancial, vacío y no tiene ser, está dividido entre significantes, no es el sujeto antropológico, ni el sujeto gramatical, ni el ciudadano, es el tema, el asunto (sujet, en francés), que se despliega entre hablanteseres (encarnaciones del lenguaje), allí donde Eso habla entre ellos. Esto es un verdadero cambio de paradigma dentro del psicoanálisis (o corte epistemológico, según se lea) que tal vez permita salir del individualismo (donde no importa quien lo dice, analista o analizante, sino que Eso habla entre ellos), del sustancialismo y del biologismo reinantes.

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1.”La cultura del dolor”, David. B. Morris. Santiago de Chile (1993). 2.”Antes del Big-Bang”, Martin Bojowald, Buenos Aires: Debates. (2010). 3.”Acerca de la estructura como mixtura de una Otredad, condición sine qua non de absolutamente cualquier sujeto“[“Of Structure as an Immixing of an Otherness Prerequisite to Any Subjet Whatever”] Traducción de Leonel Sánchez Trapani, en la Revista Acheronta.

Referencias: Jacques Lacan, Escritos 1 y 2, Editorial Siglo XXI. Alfredo Eidelsztein, “Otro Lacan”, “El origen del sujeto en psicoanálisis, del Big-Bang del lenguaje y del discurso”, “La topología en la clínica psicoanálisis”. Ed. Letra Viva.

—”El beso”—Luis De Bairos Moura-De la serie “Humaniquiestal”—Acrílico-1989—

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Biografía

Lic. Juan José Scorzelli

Psicoanalista

Miembro de APOLa Internacional (Apertura para Otro Lacan)

Fundador de la Asociación de Psicoanálisis S. Freud en Paraguay.

Ex Adherente de la Escuela de Orientación Lacaniana de Argentina (EOL).

Coordinador de Grupos de Estudio sobre psicoanálisis en Buenos Aires y en Asunción del Paraguay.

juan.j.scorzelli@gmail.com

https://www.facebook.com/Lacanos-Asunci%C3%B3n-106351344447063