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Un roman: 3) Extrait de Contes Véridiques, par Antoine de Lévis Mirepoix

Extrait 1
Extrait 2
Extrait 4

Les cavernes du Volp

C’est grand, haut, profond. Sombre et silencieux. Les grottes développent une saisissante variété de paysages. Des rizières en terrasses de calcaire (en modèle réduit), des éboulis en forme de moraines, des forêts de concrétions calcaires, des polis d’ours lisses et bleus, des ondulations d’étoffes en calcaire comme des aurores boréales multiples et figées, des trous, des creux, des vasques, des parois concaves et convexes, des plafonds grumeleux, des sols d’argiles, des hampes, des blocs, des murs, des passages, roulés, torsadés, des galeries : mystère et silence.

Il y a tous ces dessins, gravés pour la plupart, soulignés, parfois rehaussés de couleur, l’ombre par la fente, la bosse, la cuvette, l’arrondi de la paroi. Dessins mêlés, entrelacés formant des hiéroglyphes étranges, une nappe de hiéroglyphes superposés, l’œil travaillé du cheval repris dans la croupe du bison, la brève sinusoïde de ses cornes de profil ou leur lyre de face, en un tracé net où la main de l’artiste n’a pas tremblé. Là une crinière, ici la toison du ventre, plus loin les pattes repliées du renne au repos. Et ses bois déployés !

Toujours, presque toujours, le regard de ce fabuleux bestiaire, de chacun, va se ficher droit dans celui qui contemple, saisi. Un regard de dix sept mille ans d’âge, frais, net, vivant. Du sorcier à la lionne, du renne au bison, de la chouette au cheval, on ressent l’intensité entre le chasseur et le chassé, entre la proie et l’homme, entre soi et l’autre.

L’autre non seulement poursuivi ou tué, mais aussi observé, vénéré, parfois supplié. L’autre comme interrogation au-delà de toute représentation, cependant par cette représentation même.

Soi dans une relation mystérieuse qui n’a rien de sauvage, ni même de brutal, essentiellement sacrée. L’art et le sacré.

Le temps alors aboli, celui de nos vies, de la leur dans sa brièveté, de ces plusieurs milliers d’années qui nous séparent, cela dans un silence quasi sépulcral.

Comme le dit François Cheng dans « Assise » : « Une radicale solitude où l’humain ne peut plus dialoguer qu’avec l’invisible Créateur. »

On se trouve alors dans la profondeur, une profondeur physique, une profondeur sidérale, une profondeur métaphysique, une profondeur de proximité avec ces hommes du Magdalénien, avec eux si proches de nous, finalement avec nousmêmes.

Il devient évident que la spiritualité est indispensable à toute survie. Qu’ici, au cœur de la terre, on « commerce » avec ces hommes, avec l’homme, avec soi. Pas de place pour la surface, on est au fond. Ample méditation, tréfonds, ventre de la planète bleue, infini où les références sont évanouies, où les frontières ont disparu, état voisin de l’inconcevable éternel.

Mystère de la présence – absence : « L’absence physique de l’ermite permet au visiteur de vivre sa véritable présence dont tout le lieu est imprégné, et par là de communier en profondeur avec son esprit. » (François Cheng, ‘’Assise’’.)

Immuable et transitoire : la roche immuable, l’imprégnation de la roche immuable, l’esprit du lieu. Pourtant si fragile : c’est ce que les Bégouën ont compris depuis trois, quatre générations. Le souffle, la présence, le passage du visiteur perturbe, modifie ce sanctuaire miraculeusement protégé, maintenu intact durant cent soixante-dix siècles par une rare conjonction de facteurs.

Transitoire : un tremblement de terre, un glissement de terrain, une pluie diluvienne, que saisje ? Un moment de relâchement dans la vigilance, une nouvelle loi, la nécessité d’un refuge face à une catastrophe en surface…

A nouveau mon regard contemple le paysage secret, loin de toute lumière, que seul ma lampe dévoile. Mon regard se perd dans les hauteurs creusées, dans ces trous d’ombre que l’on devine, ces anfractuosités, se perd loin devant les profondeurs des couloirs sinueux et des passages étroits. Le lent, le très lent et très patient travail de la terre, aidé par l’eau et l’air. Usure de la roche ici, cassure de la roche là. Polissage par l’ours, gravure et peinture par l’homme.

L’émotion me submerge. Lentement elle a fait son chemin, depuis le saisissement qui fige au début, pour maintenant creuser un vide dans le corps et la pensée, une absence à soi, un bonheur aussi.

« Justement, muette et patiente, la pierre n’est-elle pas la fidélité même ? Reliée à l’Origine, elle porte en elle la flamme du début : en elle circule le souffle primordial. » (François Cheng, ‘’Assise’’)

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À cheval, en Patagonie

Ni les deux hommes, ni les trois chevaux ne s’étaient retournés en direction de l’oasis dont on n’apercevait plus que la cime des peupliers pardelà les collines de pierrailles et les sommets ocre brun.

Ils montaient parmi les éboulis, dans la réverbération métallique des pierres plates, éclatées par le gel d’hivers millénaires, que les sabots des chevaux faisaient parfois tinter. C’était un son clair, immédiatement happé par le vent, un vent venu du plateau qui dévalait la pente raide et s’engouffrait dans l’immensité des vallées.

Ils ne furent bientôt que trois points infimes, lent mouvement dans cette aridité immobile sous la lumière crue du soleil à pic, tranchée par l’entaille noire du vol d’un aigle.

Vagues démesurées, les pentes volcaniques dansaient à l’infini et filaient vers les falaises des sommets tabulaires. Le temps géologique avait adouci les éboulis, l’érosion façonné les rocs, le sable usé le basalte : les failles étaient rongées, creusées de cavités lisses et rondes, tordues par les tourbillons de l’eau, autrefois.

Ils avaient disparu, s’étaient lentement dissous dans le relief mouvant par l’ombre des nuages, vie du minéral qui subjuguait le regard.

Les chevaux improvisent leur sente au fond de la faille, elle-même encaissée dans la vallée. C’est alors qu’apparaissent les guanacos (1), un mâle 1 et deux femelles, juste au-dessus de nous, légers, agiles. Ils disparaissent et réapparaissent, curieux, sans crainte, yeux sombres et pelage doux, danseurs aériens de l’aride.

La pente devient si raide qu’il faut ruser, choisir les diagonales. Les guanacos ont filé devant sans bruit, effleurant de face la pleine pente.

(1) Camélidés apparentés aux lamas, plus grands et plus fins.

Nous débouchons sur le plateau nu, gris de vent et raide de froid. La transpiration des chevaux brusquement glacée les fait trembler. Nous les encourageons de la voix mais parler contre le vent nous fait souffler, comme eux.

Le vent est maintenant discontinu, il chante par surprise dans les buissons d’épineux. Le sol est de sable, jaune ou lie de vin. Les montagnes fuient si loin, depuis le haut sentier, mauves, bleu nuit, bleu clair, rouges, grises, bleu pâle. Onze plans successifs jusqu’à l’horizon. Horizon de vent, ciel et nuages de vent.

Les chevaux ont soif. Le froid tranche le corps quand nous atteignons l’enclos de la ferme inoccupée.

Accoudés au muret de torchis nous regardons l’immensité à perte de vue, nous regardons le vent, le vent de ce crépuscule noir d’orage sur les montagnes noires. Le soleil apparaît tout à coup dans ce mince espace de ciel entre le bord des nuages et l es crêtes, c’est une bande de lumière or et rose qui glisse sur tous les reliefs – les feuilles des buisons brillent fugitivement, argentées, luisantes – puis tout se nimbe de bleu pâle, et la nuit.

Nous rentrons. Première nuit. Moins dix degrés, pleine lune.

Le lever du jour les trouva debout, réveillés par le froid, près du feu. L’eau du maté frissonnait. 2 Voulant rentrer, les chevaux entravés avaient tenté le passage au point le plus faible de l’enclos. Surtout la Muscade, séparée depuis peu de son poulain. Il leur a fallu l’immobiliser pour la traire, la soulager. Ils ont bu son lait.

(2) Boisson nationale des Argentins qui s’aspire dans une petite cale basse avec une pipette et qui fait le tour de l’assemblée, chacun buvant à tour de rôle.

Ils ont pris le temps. Pour déjeuner, pour se réchauffer au soleil, pour parler aux chevaux, les flatter de la main, de l’œil, pour les harnacher, pour fixer le bât, attacher les sacs et les provisions. Les repères des animaux étaient modifiés, comme les habitudes des voyageurs.

Ils sont partis le soleil haut, dans la direction opposée à celle que les montures voulaient, ils durent les activer un bon moment.

Nul sentier, nulle trace précise, ils s’avançaient au milieu de buissons gris, ou verts, et de touffes blondes d’herbe rêche, accompagnés de temps à autre par les bêlements de quelques moutons qui s’enfuyaient. Ils étaient dans le soleil et le vent revenu, au milieu du jeu rapide et fantasque des ombres, la fuite des nuages qui galopaient aussi sur la steppe.

Peu à peu ils s’immergeaient dans l’improbable mobilité de l’inerte : incessante, imprévisible mobilité, inquiétante, fascinante. La lumière et l’ombre. Les lumières et les ombres. Cette mobilité entrait en eux par le regard, jusqu’au plus profond de leur corps, rythmait le mouvement même de leur progression, de leur corps au pas des chevaux, du pas du cheval au cavalier.

Je ne m’en suis rendu compte que le lendemain, le troisième jour. Mais déjà la veille, nous nous observions, il y avait ce que l’un ou l’autre aimait, ou n’aimait pas. Boire au ruisseau, arracher les feuilles de tel buisson, refuser cet obstacle, ou l’ignorer, faire semblant. Descendre plus lentement, changer les rênes de main, se caler en arrière, déchausser les étriers. Mettre pied à terre pour resangler.

Les moments de la journée aussi importent, plus ou moins d’énergie, une torpeur, une alerte.

Nous faisons halte au bord d’une lagune salée parsemée de flamants roses. Là le temps d’un éclair, deux ombres rapides se croisent à nos pieds : là-haut un couple d’aigles vient identifier les intrus.

Par grappes tourbillonnantes s’approchent ou s’éloignent des nuées de petites mouches dans l’air vibrant. Il fait au moins quarante degrés. Nous reprenons la « picada » 3

Elle marque le sol compact d’un sillon irrégulier, large de vingt centimètres, profond de trente.

(3) Chemin emprunté depuis toujours par les voyageurs à cheval.

pendant combien d’années sont passés à cet endroit, précisément là, pour creuser cette trace évidente, mais invisible dès qu’on s’en éloigne ?

Qui étaient-ils, l’homme et le cheval ayant défini les premiers le tracé ? Je pense à la multitude des sentiers immémoriaux qui forment une résille légère sur les continents, sentiers des hommes aimantés par l’ailleurs. Sentiers de pieds nus, sentiers des sabots des chevaux, sentiers des empreintes de chameaux ou de yack, routes des nomades, pistes des déserts, chemins des Andes et de l’Himalaya.

La lagune calme était d’une eau vert pâle et grise. Soleil et vent chaud. Ils étaient saisis par l’absolue beauté de cette étendue nue, dure et sèche mais douce à l’œil, l’espace à peine courbé, les pentes légères, les rives rondes de la lagune où régnait une harmonie inconnue, dont le mystère même les transportait, attentifs, silencieux. La lumière maintenant dorait le paysage et la poussière soulevée par les sabots. Ils s’arrêtèrent, et sans une parole, d’un commun accord, tournèrent bride pour aller voir de plus près la petite ferme qu’ils avaient remarquée tous deux. C’étaient trois constructions imbriquées, murs en torchis, toit de tôle ondulée, portes de bois autrefois peintes en vert. Il y avait un corral rond en buissons secs et terre séchée, calés par des pieux robustes, un hangar à côté, une série d’autres enclos à moutons, un jardin potager, une source, deux grands saules au tronc noir et cinq peupliers dont les feuilles bruissaient dans le vent léger du soir. Pas une âme et l’âme du lieu. Une grande hache plantée dans le billot, près du tas de bois.

Ils se sont installés dans la douceur du crépuscule, protégés dans ce creux fermé entre les collines par tous ces murets de terre qui épousaient les mouvements de terrain. Ils firent du feu, mangèrent la viande en silence sous le ciel brillant d’étoiles et le froid mordant de la nuit. Les chevaux étaient paisibles, ils avaient bu à la source et goulûment mangé leur avoine.

C’est un vrai bonheur de pouvoir faire sa toilette : le jour bleu se lève à peine, l’eau de la source jaillit, limpide, glacée. L’air est immobile et coupant. Deux, trois étoiles brillent encore.

Maté. Plus une demi-pomme chacun. Le soleil déborde la pente de la colline. Je ferme les yeux pour sentir sa chaleur sur mon visage tout entier.

Soudain un grand fracas dans le corral. Des hennissements dedans et dehors. D’un bond, nous sommes là. La Dumin a détruit une partie du corral, elle piaffe et tente de secouer ce qui l’entrave, elle est empêtrée dans les pieux qu’elle a arrachés, les fils de fer en boucles, et les branchages. La Picaza roule des yeux furibonds. Seule la Muscade est impassible. Hors, libres sur la colline, galopent, hennissent et jouent les chevaux de l’endroit venus voir les « nouveaux ». Il y a une électricité entre eux qui est perceptible, si forte que la Muscade frémit à son tour. D’abord les chevaux : de l’avoine. Ensuite le corral : reconstruire, consolider. Enfin seller, charger le bât. La Picaza refuse son ancien maître. La Dumin s’excite avec le cliquetis des anneaux d’attache du bât, qu’il faut fixer à l’aide de tientos 4. Départ.

(4) Lanière de cuir souple et solide qui sert à tout.

Premier arrêt chez Valentin qui apparaît quand les aboiements des chiens sont calmés.

« – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. »

Hochement de tête, approbation peut-être, considération et envie à coup sûr.

Nous rejoignons deux autres peones 5 dans la salle commune noircie de fumée, près de la cuisinière en fonte rafistolée. Maté. Un vieux calendrier de 1986. On parle foot. Rires. Selon eux, le Pont Caché, près duquel vit Martin est éloigné de vingt-cinq kilomètres environ, nous pourrons y être vers sept heures.

(5) Ouvrier agricole, à pied ou à cheval.

Nous avançons. Soleil fort. Les étendues salées sont entrecoupées d’immenses pampas sèches. L’une après l’autre. L’une derrière l’autre. Insensiblement j’ai glissé dans un autre temps. Mes habitudes sont celles du cheval. Les repères sont le matin et le soir, la direction à choisir, la pitance des chevaux.

Comment on est, son cheval et soi. L’accord, devenu immédiat dans ses variations, du rythme de l’un et de l’autre. Je somnole, mais relève les rênes instantanément quand il trébuche. Peut-être somnole-t-il aussi, et cette sieste à deux porte doucement nos rêves. Que sont les rêves des chevaux ? Un homme à vélo dévale la pente dans notre direction. On aperçoit au loin l’unique peuplier de sa petite masure. Il vit seul. Voilà deux mois qu’il n’a vu personne. Il vient pour parler.

« – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. »

César a le même ton que Valentin. Il parle vite, si vite que les mots se mélangent, il veut tout dire, du temps, des moutons, des chevaux, du moulin et de l’eau. Selon lui il resterait encore six heures pour atteindre le Pont Caché, a puro tranco . 6

(6) Simplement au pas.

Il est déjà cinq heures de l’après-midi. Les nuages occultent le soleil.

Ils ne pouvaient pas s’en apercevoir à cause du vent devenu froid, des nuages devenus gris : l’espace maintenant reculait. Le chemin allait tout droit mais il montait, pente insensible qui fatiguait les chevaux. Gris lui aussi, poudreux dans la poussière sombre de la lave. Avant qu’il ne fit nuit, ils resanglèrent. Puis marchèrent devant les chevaux. Puis rééquilibrèrent le bât, mais il leur fallut tout descendre et tout réinstaller. En selle.

Le jour a disparu. Pas d’étoiles. Neuf heures du soir. Le Pont Caché était encore loin, tapi dans la vallée profonde, ils n’avaient pas franchi le col.

Le chemin montait toujours. Ils n’avaient rien mangé depuis leur demi-pomme du matin. Ne s’étaient arrêtés que chez Valentin et pour César.

« – Ton Martin, tu le connais bien ?

– Oui.

– Quand l’as-tu vu pour la dernière fois ?

– Il y a cinq ou six ans quand je faisais mes tournées avec le camion bleu. »

Voilà ce qu’ils se disaient dans la nuit noire et le vent apaisé. Ils étaient devenus sensibles à la température des masses d’air qu’ils traversaient, ainsi quand on nage en pleine mer, on sent sur la peau les changements de température de l’eau, et la différence des odeurs, celles de la mer ellemême, celles portées au ras de l’eau par la brise. Pour eux, ici, les odeurs étaient la violence des buissons d’encens, la persistance du thym sauvage, la senteur inimitable, enivrante, musquée de ces touffes aux feuilles résinées et aux fleurs jaunes.

Odeur des chevaux harassés, oiseaux de nuit, lièvres ou tatous qui s’enfuyaient à la dernière minute, apeurés.

On finit par voir beaucoup de choses, la nuit. Les noirs sont inégalement denses, le sombre a une multiplicité de nuances. Les masses de la végétation défilent de chaque côté de soi, la ligne des crêtes, les reliefs tapis, je vois le paysage bouger au rythme unique du pas du cheval. Parfois, il s’arrête. Il a ses raisons. J’attends, il repart. Je lui parle doucement. Puis c’est une tranquera compliquée 7 qui nécessite la lampe électrique : les chevaux sont brusquement agités, ils sont désorientés, ils savent qu’ils ont maintenant perdu le chemin du retour. Et tout de suite la pente s’inverse, l’air qui monte de la vallée est chargé d’odeurs différentes, il est chaud, d’une douceur de sable. Nous marchons devant sur le chemin à peine entrevu, ils récupèrent derrière nous un pas serein.

Le Pont Caché. Minuit. Nous avons bien parcouru cinquante kilomètres.

Minuit. À cheval, immobiles, nous frappons dans nos mains, confiants. Crions à tour de rôle le nom de Martin. Les chiens se réveillent, six ou sept, et commencent leur raffut. Minuit quinze.

(7) Barrière en bois ou fil de fer qui sépare les pâturages.

Pas une lumière. Le raffut des chiens augmente. Les chevaux s’agitent. Nous repartons pour camper à proximité.

Deux coups de feu, 22 long rifle, une voix qui encourage les chiens. La voix porte l’agressivité d’un homme qui a peur. Nous filons en direction de la rivière, en contrebas, droit à travers les buissons, la lune tardive éclaire faiblement entre les nuages. Encore plusieurs coups de feu, nous libérons les chevaux de leur harnachement, ils s’enfuient au galop dans l’obscurité, je crains qu’ils ne soient blessés, on mettra le temps qu’il faut pour les retrouver demain. Ils tirent en principe en direction des jambes et nous sommes tapis au sol…

Les chiens s’éloignent. Nous mangeons un peu de viande séchée, de pain, de fromage, et nous installons pour dormir à la belle étoile, dans un creux sablonneux.

La prescience du danger me réveille au petit jour. Je me redresse à peine : un peu plus loin ils sont six, armés, avec les chiens. Je me lève, fais de grands signes, réveille mon compagnon.

« – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. »

Le fameux Martin s’explique. On lui vole des chèvres tout le temps. « Le vent était contraire cette nuit » – il n’y avait pas de vent – il se souvient du camion bleu, il s’embrouille, nous invite à déjeuner, nous aide à récupérer nos montures, nous offre un quartier de viande.

La gêne, après la peur. L’isolement, l’ignorance, la peur.

Après la toilette dans le Rio Chico, après leur déjeuner, après les remerciements et souhaits d’usage, après la traversée du pont en ciment qui effraya les chevaux, ils abordèrent la forte côte qui conduisait au haut-plateau. Là ils se sentaient bien. Là ils étaient bien. Ils prirent une picada3 dans le droit fil de la pente, arrivèrent au-dessus d’un vallon et d’une source où paissait une manade magnifique d’une quinzaine de chevaux, un étalon pommelé, deux hongres bai-brun et alezan, neuf juments et trois poulains aux robes claires ou sombres, à la crinière noire, blonde, blanche. Ils se détachaient dans le gris du vallon, gris des pierres, gris des buissons. Nuages gris devant le soleil.

Le haut-plateau les accueillit avec le vent et la pré-Cordillère enneigée au loin. Une sorte de jubilation les saisit par le froid des solitudes qui était liberté pure, nouvel espace du corps, du regard, de la pensée.

Ils prirent un maté2. Lentement. Leurs yeux brillaient, le silence en eux éclatait d’une joie presque sauvage, qui apaisait les chevaux.

Le ciel s’allongea de la steppe à l’horizon, nuages effilés, bandes ovales de morceaux de ciel bleu.

Le plateau s’allongea avec le ciel. C’était comme chevaucher entre deux hauts-plateaux, entre deux ciels, entre deux miroirs, l’un clair, l’autre sombre, tous deux en mouvement, mouvement imperceptible et permanent des nuages, mouvement lent et continu des chevaux. Ils flottaient entre deux mirages, chevauchaient-ils les nuages ?

C’est dans cet état particulier de densité, où l’être est ramassé en lui-même, totalement attentif à ce qui l’entoure, qu’ils abordèrent une large combe enchantée : un tapis serré de fleurs fuchsia minuscules, au milieu d’un immense pré incliné vert tendre. Trois chevaux paisibles. Un moulin à vent au-dessus du puits. Une brise légère, la lumière douce du soir qui vient. Et rien.

Maintenant il pleut. Le jour éclaircit à peine. Les chevaux ont profité cette nuit d’un bon pâturage, même entravés, même la Picaza enfermée dans un enclos de fortune. Prudence.

J’allume le feu sous l’étroit auvent, puis me rendors bien au chaud, torpeur, demi-sommeil qui éloigne la réalité du froid humide.

Réveil, oignons et pain grillés sur la braise. Nous sortons les vêtements de pluie. Sécher les chevaux et seller, bâter, charger, tout couvrir, partir.

La pluie est drue, tenace. Mais la vallée est ouverte, l’horizon clair malgré la pluie. Nous cherchons le gué, le ruisseau coule fort dans un lit étroit aux parois verticales. « Les chevaux trouveront bien. » La pluie nous engourdit.

Ils découvrent le passage, hésitent à s’engager. En avant. Plus loin une ferme. Nous demandons la route. Montée régulière, tout droit, il fait de plus en plus froid, le vent forcit de face, la pluie à l’horizontale de plein fouet en plein visage.

Avancer. Encourager les chevaux. Avancer. D’un coup, la grêle qui cingle. Hommes et chevaux ont du mal à garder les yeux ouverts, en fait une glissade du regard, par intermittence, juste entre les paupières une fraction d’instant. Avancer.

Le béret au ras des sourcils, ramassé sur la selle, arc-bouté contre la griffure de la grêle et la lanière du vent, une intense émotion m’envahit. Le corps est au chaud, hormis les points froids du visage et du bout des pieds, tout est sec sauf les mains et la figure, et j’éprouve là, en cet instant, un étrange confort : je forme avec mon cheval une masse compacte où se mêlent nos forces, nos confiances, nos chaleurs – ce que lui sait déjà – d’autant plus fortes que la grêle est rude, d’autant plus chaudes que nos corps sont glacés par endroits, d’autant plus confiantes que nous ne savons pas où nous sommes, qu’aucun de nous n’a emprunté cette piste désaffectée, que nous montons vers un col inconnu et qu’autour de nous il n’y a rien. Mais rien.

Précisément au cœur de ce rien, au centre de cette absence, j’ai la certitude que rien ne peut arriver, ou que tout peut arriver, que d’avance tout cela est accepté, que rien ne changera le flux impermanent de la vie immuable, que seule cette certitude de confiance existe, qu’elle inonde mon corps et mon âme, rien, et rien d’autre. Je me sens n’être rien.

Plus rien ? Ils franchirent la tranquera qui précédait le col. Les nuages étaient passés. Le vent tomba. Ils entrèrent dans une vallée isolée, fermée par les montagnes, peuplée d’une grande quantité de moutons paisibles et d’agneaux bondissants, à la végétation courte mais verte, et de nombreux buissons. Le sol était parsemé de minuscules marguerites blanches à six pétales très ouverts, comme un dessin d’enfant. C’était un lieu magique, solaire et doux, qui ouvrait leur cœur et renforçait la certitude qu’ils éprouvaient désormais. Ils auraient voulu rester là, chevaucher indéfiniment là.

Pourtant la piste descendait. Ils débouchèrent dans une large plaine, où sinuait une rivière luisante sous le soleil, coupée par les barrières de hauts peupliers qui chantaient dans la brise. De grands saules odorants tordaient leurs troncs noirs. Au cœur de ce décor bucolique ils découvrirent la misère des masures de Mapuches 8 , les enfants sales et morveux, les haillons, et pourtant le sourire

(8) Peuple d’origine de cette partie de la Patagonie.

: « – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. »

C’est la misère la plus absolue qui les attendait ce soir-là. Ils dormirent sous un auvent partiellement crevé, d’une estancia qui avait été opulente dans un autre temps, c’était le Bazar de la vallée, le Magasin. Et l’homme qui leur avait offert l’hospitalité n’avait même plus la force de lacer ses chaussures. Il avait quatre-vingt-dix-sept ans et son aide avoua cent six ans environ. Il leur raconta sa vie – il y avait si longtemps qu’il ne faisait plus que soliloquer. Ces immenses arbres, ce cèdre, cet araucaria, ces fruitiers, les peupliers, les saules : il avait tout planté. Ces maisons à demi écroulées, les corrals défoncés, il avait tout imaginé, inventé, construit de ses mains. Ces ferrailles entassées, rouillées, il les avait toutes utilisées. Ses yeux très bleus avaient vu la naissance, la croissance, l’opulence, la chute, la décadence, la décrépitude. Ils leur faisaient peine, ces deux vieux, résignés, mé lancoliques, qui allaient et venaient de leur pas traînant, hésitant sur la direction à prendre dans la cour entre le puits, leur maison éventrée, le magasin écroulé, les ferrailles. Logeaient là un nombre indéfini de chats, une dizaine de chiens faméliques, une quinzaine de poules et deux coqs dont l’un était enroué comme une crécelle. Il ne savait plus très bien d’où venaient ses lointains ancêtres, les premiers qui s’étaient établis en Patagonie, du Caucase, de l’Arménie, de Syrie. Il s’appelait Sede.

Autour de cette famille, de ce clan, circulaient au moins des légendes que connaissaient les anciens. Celle d’Antonio Sede, l’accapareur de terres, qui disait : « De chacune de mes cinq estancias, tout ce que l’œil peut voir m’appartient » ; celle de José Sede, instigateur de l’assassinat de son propre père à Arroyo Las Minas pour la mine d’or, aujourd’hui vaincu par le remords.

Destin de cet autre vieux Sede et de son péon centenaire, ni femme, ni enfant, harassés jour après jour par la misère, accablés par la crasse et les menues tâches du quotidien. Néanmoins, ils eurent toutes les difficultés, le lendemain matin, pour faire accepter au vieux Sede leurs provisions et quelques pesos. Il était digne et triste, droit dans la lumière du soleil matinal qui filtrait à travers les hauts peupliers, regardant partir les voyageurs, avec un timide geste d’au revoir de la main.

Nous nous sommes réveillés avant le jour à cause de ce maudit coq enroué. Nuit inconfortable. Ce sol, quelle crasse, combien de dizaines d’années d’accumulation de tous poils, laines, excréments, débris, déchets, ordures. Tout était sec et tassé. Mais les odeurs.

Nous sommes partis vite. Les dindons gloussaient, les chiens aboyaient, les oiseaux sifflaient des notes aiguës.

Je somnole un peu avec le soleil qui chauffe. Nous sommes sur le chemin qui mène à la petite ville, impossible de continuer par le raccourci, un nouveau propriétaire, italien, a fermé le passage ancestral en cadenassant les barrières pour la première fois dans l’histoire.

Un sulky approche derrière nous. Sur le banc, un visage buriné qu’il me semble reconnaître. Il se présente. Aurelio, Mapuche, soixante-dix ans, large sourire, nous a vu passer hier, il était devant sa maison, au bord des grands saules, quand nous avons traversé le gué.

« – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. » Il nous fait promettre de s’arrêter chez lui, la prochaine fois. Puis s’éloigne, sourire.

La petite ville somnole dans la poussière. Nous n’avons plus de provisions pour les chevaux, ni pour nous. Comme elle me paraît bizarre, cette agglomération. Maisons fermées. Silence. Un chien ici ou là. Une épicerie est ouverte. A côté un pré, de l’ombre, plus loin deux maçons sur un échafaudage. Nous attachons les chevaux. Un sentiment de malaise nous étreint dans ce lieu sans âme et sans vie, rues sans ombre, poussière blanche.

Le visage de l’épicière est fermé. L’avoine, seulement par sacs de quatre-vingts kilos. Le téléphone? pas de téléphone. Allez à la cabine d’en face.

Heureusement, entre Aurelio. Il a aussi besoin d’avoine. Nous décidons de partager un sac.

Aurelio s’en va, sourire clair dans l’ombre de son chapeau, le ‘sulky’ tiré par sa vieille jument baie sous le soleil de plomb.

Reste le téléphone. Niet à la gendarmerie, niet à la cabine parce que cassée, niet chez le mécanicien, niet à la poste où une seule ligne fonctionne exclusivement pour les besoins du service. Eusebio, le postier, est bègue, difforme, bec de lièvre, œil chassieux, bossu. Quasimodo. Mais dans son œil valide, on lui voit le cœur. Je parle de Chiche, le postier de l’endroit où je veux téléphoner. C’est son copain, ils sont supporters de Boca, moi aussi, tout va bien, il lui transmet le message.

Un jour, je repasserai par là, je penserai à lui. Nous repartons sous le soleil de plomb. La tristesse de la petite ville nous a envahis.

Tant qu’ils durent rester sur les bas-côtés de l’autre route, le vent en tourbillons et rafales qui venait de partout, ils se sentirent mal à l’aise. Les chevaux aussi, naturellement. Ils n’arrivaient pas à chasser de leurs pensées ni de leurs corps cette ambiance mauvaise du bourg, comme une glu qui rendait tout opaque sous le soleil de plomb.

Le grand vent du Maiten 9 les atteignit en pleine face, les lava, les purifia. Vent froid qui dévalait des premiers contreforts de la Cordillère encore enneigée, prenait tout son élan sur le plateau, faisait onduler les hautes herbes en vagues incessantes. Contre les rails du chemin de fer désaffecté dormait un vagabond ivre mort, les poings serrés sous le menton, comme venu d’ailleurs poussé là par le vent.

(9) Plateau situé en altitude, cent kilomètres de long sur quarante de large, où coule la rivière Chubut et qui abrite d’immenses pâturages.

Ils firent halte à Puesto Chapas, dans une anfractuosité des collines, brièvement, juste pour s’assurer que la ville avait bien disparu.

Insensiblement le chemin montait le long du contrefort qui fermait le Maiten9 au Nord. Ils s’arrêtèrent au point le plus haut pour contempler le plateau dans toute sa splendeur. Le soleil et les nuages jouaient sur les pentes et les pâturages à perte de vue. Serpentait la rivière Chubut dont le tracé était marqué par la masse verte des saules, des peupliers, des joncs, de l’herbe tendre des berges. Les sommets de part et d’autre, rocs immenses aux tons fauve et montagnes mauve. Tout au fond la grande Cordillère, blanche dans la brume bleue.

Quand je regarde l’étendue, les pâturages où paissent les chevaux, où broutent les bovins, me vient la pensée vers la fin de ce sixième jour, des grands voyageurs de jadis. Les conquérants : Gengis Khan, Alexandre le Grand. Ceux qui ont atteint l’Espagne venant d’Arabie, les nomades. Tous ceux qui ont chevauché, des jours, des nuits et des jours, dont la vie même était de chevaucher sans fin. Et les grandes batailles de l’Antiquité, de l’Histoire. Et les voyages du nord au sud de la France, au Moyen-Age. Les migrations d’autrefois. Alors que je suis entré dans un temps indéfini, je prends conscience de la puissance de l’attente dans ces circonstances-là, du lent mûrissement de la vision des temps qui viennent, de l’essence même de la conquête ou de la bataille, qui est d’être désir et volonté, certitude inexorable.

Vertige de la steppe. Aspiration par l’espace du ciel et l’espace de la plaine, illimités.

C’est le crépuscule. C’est le fond de la vallée, le bout du hameau Arroyo Las Minas, l’école n°100. La neige est tout près.

« – Alors, comme ça, vous êtes en voyage. » Veronica nous ouvre la porte de l’enclos de l’école et nous offre l’hospitalité de la salle de classe pour la nuit. Sa mère, Elva, est là aussi.

Je me rase pour la première fois. Toilette et vêtements propres pour le dîner. Veronica raconte sa vie, très tard. Vie de courage dans un dénuement matériel, moral, psychologique, intellectuel. Mais parfois aussi, le découragement, la révolte.

Ils se réveillèrent avec le jour. Le froid de la nuit avait givré les carreaux de la salle de classe. Ils devaient nécessairement traverser la rivière Chubut, et allèrent inspecter le pont suspendu : les crues tardives de printemps avaient emporté la moitié des traverses, disloqué l’assemblage. Restait le gué. Veronica avait dit que deux paysans du voisinage l’avaient emprunté la veille. L’eau coulait vite, avec force, et semblait profonde. Il leur faudrait passer avant que la fonte matinale n’augmente le débit. Ils définirent ce qui leur semblait être le meilleur passage par l’île de galets.

La toilette d’hier soir, malgré un peu d’eau chaude, était une toilette de chat. Je remonte la berge, il est sept heures, le soleil dore un sommet. J’entre dans l’eau, nu, la berge est creusée comme une piscine où le remous du courant forme une lente spirale. L’eau à mi-cuisses je me frictionne les jambes, les bras, le visage, la poitrine, le ventre. Une sorte d’euphorie m’emplit, une clarté, une fraîcheur au-delà du froid. Mon désir irrésistiblement me pousse à m’asseoir sur mes talons, l’eau couvre ma lèvre supérieure, je respire au ras de la surface. Une joie immense m’inonde. Je ne sens plus mon corps, seule la puissance absolue de la nature est là, couvre tout, envahit tout, la montagne m’a saisi de toute sa force d’eau, de toute sa densité de roc, de toute sa masse de cordillère, je suis une vibration tellurique, je suis le jaillissement du torrent, un espace ouvert. Je ne suis plus moi mais infiniment plus que mon être, je suis incorporé, dilué, dilaté, conscience, temps aboli. Minéral et végétal, air et lumière.

Je n’ai pas froid. Il fait trois degrés, dehors.

Ils sentaient bien que trois jours de plus, ou trois semaines, ou trois mois, cela ne faisait plus de différence. Ils étaient entrés physiquement dans un autre mode, l’univers en eux s’était imperceptiblement transformé, ils éprouvaient une jubilation sereine, intense.

Ce double gué était passage. Un passage dur et profond, dans la lumière du matin qui dansait sur les remous. Ils s’engagèrent, l’eau montait. Les chevaux firent mine de s’arrêter. Ils les poussèrent jusqu’à l’île de galets.

Au lieu de prendre leur temps et de vérifier le second gué, ils poursuivirent dans la foulée, sans hésiter, parlant aux chevaux d’une voix autoritaire. Derrière la Muscade, qui était passée, la Dumin fit mine de reculer, il la contraignit d’une poussée du poitrail de la Picaza, elle s’arc-bouta à nouveau, ils crièrent tous deux ensemble, la berge abrupte apparut, élan, les antérieurs en appui, poussée des postérieurs, rétablissement.

D’un coup les cavaliers et les chevaux prirent conscience qu’il n’y aurait pas de retour. Et qu’ils abordaient le dernier jour.

Ils hésitèrent, faisant semblant de chercher l’entrée du sentier, tournèrent en rond, ils n’avaient pas envie de quitter Arroyo Las Minas. Le soleil était déjà fort. Enfin ils foulèrent la picada3 directe qui amorçait la montagne.

Le sentier est plus escarpé que la berge. Très vite, le hameau est loin en contrebas, les sabots glissent sur la pierraille où sinuent les lacets de la draille, les sangles prennent du mou – le passage du gué a tout secoué et mouillé – il faut s’arrêter, mais aucun plat en vue. Nous continuons, hommes et chevaux en équilibre instable, sur la pente roide, en laissant faire le cheval, il choisit chaque emplacement, il teste parfois, c’est son rythme, son souffle, c’est lui qui sait. Enfin, une aire moins pentue. Déseller pour reseller, débâter pour rebâter.

Nous sommes passés de l’autre côté du fil de la pente. Sur cette arête, la somptuosité grandiose du Maiten étreint le cœur, dilate les sens, vibrent la beauté de la création, la présence du divin, la magie de la lumière du matin.

Nous nous trouvons à mille mètres au-dessus du point haut de la veille. Le printemps est éclos. Entre hier et aujourd’hui, le printemps a irradié ses couleurs, ses parfums, sa vie.

C’était leur dernier jour. Ils ralentissaient, se trompaient de chemin. Le Maiten resplendissait, luisant et doux : les oiseaux parlaient fort, tous les petits soleils des pissenlits souriaient dans le vert très vert des ruisseaux et des maremmes, des petites fleurs blanches à six pétales effilés, cœur jaune bouton d’or, étaient comme mille clins d’œil.

Un couple d’aigles les accompagna longtemps, croisant et recroisant leurs ombres fugaces qui zébraient le sol.

Le soleil versa dans l’après-midi. Ils quittèrent le Maiten pour entrer dans un bois touffu, humide, couvert de marais obscurs, peuplé de bruits nouveaux et d’oiseaux invisibles. Bientôt ils allaient arriver. Arriver ?

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Antoine de Lévis Mirepoix, de mère argentine et de père français, est né en 1942 aux Etats Unis, a vécu une partie de son enfance en Argentine puis en France, principalement à Paris.

A l’adolescence il a été élève de l’école des Roches, collège de Normandie, sous la direction d’André Charlier. Après maths sup et maths spé, études de sciences économiques puis de lettres à lla Sorbonne. Coopérant à l’Université du Nord à Antofagasta, Chili, il entre aux Affaires Etrangères pour occuper divers postes culturels et pédagogiques à Mexico, Barcelone, Beyrouth et Nairobi.

Puis il enseigne deux ans dans un CES de Moulins, Allier, France. Il entre ensuite au Centre National d’Etudes Spatiales à Toulouse dans le cadre du Satellite Spot, chargé à Spot Image du développement commercialpour l’Amérique, puis des relations avec les organisations internationales.

En 1991 il rejoint la Girection Générale des Laboratoires Pierre Fabre à Castres comme responsable des relations internationales du Président. Il réside à Buernos-Aires depuis 1997 où il ouvre un bureau de consultancepour guider des entreprises françaises désireuses de s’implanter au Brésil ou en Argentine. Bureau qu’il fermera début 2002.

Membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse depuis 2000, Antoine de Lévis Mirepoix partage son temps aujourd’hui entre la France et l’Argentine où il cultive sa passion pour les chevaux.

Il publie en 2008 son premier roman aux Editions du Rocher, « Le Passeur ». En 2011 « Le Crabe et l’Aube » est édité chez Atlantica qui décide de mettre fin à ses activités le jour même de la publication du récit. Trois autres romans non encore édités : « Quartetti e Sonata a Tre » et « Fortuit », “Contes Véridiques”, un sixième en voie d’achèvement et un septième en cours d’écriture. Antoine de Lévis Mirepoix a écrit égalementquelques récits courts sur les voyages, les chevaux, Venise, etc … et des poèmes.

Conférencier à ses heures autour de thèmes divers comme « les bibliothèques », « Gérard de Nerval », « l’Amérique du Sud », « Antoine de Saint Exupéry », il s’interroge sur le destin, le sens des mots et de la parole, la signification du voyage, la création artistique, la juste place de l’homme.

“Do Pixies Really Exist?” A story by Daniel Shapiro

The following is from Daniel Shapiro’s collection-in-progress “The Winged Aureole,” a series of linked stories that follow the origins, relationships, and adventures of the Marajda-Aronson extended family over several generations, from the late nineteenth century to the post-WWII period. The collection continues where the poems from Shapiro’s Woman at the Cusp of Twilight (2016) left off, exploring characters inspired by members of his maternal family. 

 

Do Pixies Really Exist?

“Look over there, Solly, at that blinking green light!”

Shulamith had awakened her brother in the middle of the night and the two snuck out of the dark house in their pajamas, carrying a flashlight and shovel from the tool-shed. They were hiding behind the rosebushes to see the pixies when they came out to play.

“It’ll be just like in Peter Pan, when the sky starts getting light.  They’ll appear like Tinkerbell at the edge of the lawn, dancing on dewdrops.”

“I’m tired, Shulamith, can’t I go back to bed?”

“Not until we see them.  In my blue fairy-tale book it says if they’re flying, you’ll see a reflection of their little wings in the moonlight.  Now the moon is covered by a cloud.”  But when it beamed through, “What’s that, over there?”

Solly shone the flashlight on the lawn, scanning it like a search-beam.  “Nothin.”

“I also read that they mostly live underground.  So let’s start digging beneath the rosebushes.”

“But Pa will get mad; he just clipped them today.”

“Never mind, we’ll put it all back.  Here, this looks like a good spot. Solly, start digging.  Just be careful, we don’t want to scare them, just have a peek at their little lair.  We might see mice in pumpkin carriages pulled by beetles, roots like fingers that curl toward the sky, lady pixies fluttering on dragonfly wings.”

“I’m scared, Shulamith, maybe they’ll bite or put a spell on us.”

Shulamith laughed.  “Don’t you know, Solly?  They’re mischievous but good.  As good as Glinda the Witch of the North, remember her?  Anyway, don’t be such a fraidy cat.  Don’t you want to see where they live?”

“Mama and Papa’ll never believe us.”  He wiped his brow and leaned his cheek on the shovel’s handle.

“Sure they will.  Pick up that maple leaf on the lawn.  We’ll set it over there; it’ll be our offering, so they can shade themselves from the moon.  They’ll leave their fairy dust on the leaf; they say it shimmers gold and silver in the dark.  Irrefutable proof.”

“I wanna go back to sleep, Shulamith.  Tomorrow Uncle Phil’s coming early to take me and Ronnie to Ebbets Field.”

“Tomorrow is tomorrow and anyway, a baseball game isn’t as important as—”

“It is so!”

“OK, ok, just calm down and follow me.  I’m wrapping this see-through cloak around me as a disguise. Here, you can, too. They’re shy with humans but not children.  After we greet them and show we’re friends, we’ll ask them to show us how they alight from tree to tree.  You know that mayonnaise jar we brought?”

“Yeah.”

“We’ll ask them for the firefly that flickers green like that first light we saw.  We’ll promise to return it, of course.  We just want to prove to our parents that pixies really exist.”

“Someone’s coming.  I heard the door open!”

“Shhh.  Maybe it’s Papa, he sometimes wakes up to get a glass of milk.  Get down so he doesn’t see us.”  They both scrunched down, then after a moment, got up.

“There, it’s quiet again.”

Suddenly a pair of headlights swept the dark lawn and a vehicle rolled by on East 12th Street toward Gravesend Road.  The engine’s roar faded with a squeal of tires farther away.

“That must have scared them.”  Shulamith was pensive.  Then she pointed toward the hedge next door and Solly swung the flashlight in that direction.  A pair of gold disks shone in the night.

“She’s a big one, I told you.  The Pixie Queen.”  Shulamith turned to her brother, whose face was trembling, mouth open, looking as if he was about to break.

“It’s ok, Solly, don’t cry.”

 


(Photo by Elsa Ruiz)

About Daniel Shapiro

Daniel Shapiro is the author of three poetry collections, most recently, Child with a Swan’s Wings (2018), and the translator of various works, including Roberto Ransom’s Missing Persons, Animals, and Artists (2018), and Tomás Harris’s Cipango (2010; starred review, Library Journal). A bilingual selection from Cipango appeared in Issue 11 of Interlitq. Additional selections from his own poetry collections appeared in issue 20 of Interlitq. Shapiro has received translation fellowships from the National Endowment for the Arts and PEN. He is a Distinguished Lecturer and Editor of Review: Literature and Arts of the Americas in the Department of Classical and Modern Languages & Literatures at The City College of New York, CUNY.

David Garyan interviews Jean Findlay, Head of Publishing at Scotland Street Press

David Garyan interviews Jean Findlay, Head of Publishing at Scotland Street Press

Interlitq Interview Series

 

Read Jean Findlay’s article, “Price Beyond Rubies: On Writing The Hat Jewel.”

 

DG: As an artist, you’ve worked and continue to be involved in a wide range of disciplines—from playwriting to having run your own theater company, but also journalism, fiction, and non-fiction. How did it all start and what you led you to become both the Founder and Head of Publishing of an independent label, called Scotland Street Press?

JF: My career did not have a logical or planned progression. I studied Law, French and Philosophy at Edinburgh University. I spent one year of an MA in Photography at the Royal College of Art in London, although at the same time I was running a theatre company in Edinburgh for which I made the posters, raised the funding, acted in and operated the lighting.  The company became huge and by the time I was 26 there were 70 employees and it was touring in Europe to great acclaim. I wrote and directed my first plays with large casts: the first was a group of strippers from the Edinburgh bars for whom I asked the choreographer Liz Rankin, who was working with the Royal Shakespeare Company at the time, to come and direct the movement.  It was unforgettable, especially the piece she developed for opera music. The theatre company burnt me out and I moved to journalism and to London, writing theatre reviews and directing the performance poet Murray Lachlan Young.  This evolved into travel, book reviews and arts features and one salient interview with the Russian poet Irina Ratushinskaya, whom I admire greatly. By this time I had my first son and I reduced work, although there was a short stint as a director at the National Youth Theatre. I kept writing plays while having a second son, and worked at a number of jobs; teaching drama, taking portraits, and eventually winning the commission from Chatto and Windus to write the biography of C.K. Scott Moncrieff. This was a good thing to combine with being a single mother (which is what I had become by this point) and I am grateful to the Hyam Wingate Foundation and the Society of Authors for helping to fund the long period of research and writing.

This book did very well, and more was written about it in good reviews than there is between the boards. However, I still had a vast amount of material and wanted to publish a collection of Scott Moncrieff’s own writings: short stories that were originally published by T S Eliot in The Criterion and war poetry.  Chatto and Windus did not want to publish this, so I set up Scotland Street Press, called after the street we were living in at the time in Edinburgh.

 

DG: Aside from your own impressive artistic career, you also have the good fortune of being the great-great-niece of C.K. Scott Moncrieff—the man who first translated Remembrance of Things Past (also known as In Search of Lost Time) into English and about whom you’ve already written a fantastic biography published by Chatto & Windus. Can you describe the writing process, along with perhaps some of the surprising things you discovered looking through the family archives, and also how Moncrieff’s wonderful, translation shaped all the subsequent ones done by others? Indeed, it was a very good translation, despite what Proust may have thought at the time, and it’s still considered one of the best today. 

JF: My mother handed me a battered suitcase full of the papers of her great uncle, the translator of Proust. It contained diaries and notebooks, poems, doodles, limericks and receipts, letters to US publishers and wrangles with Pirandello’s agent.   I had never written a book before, but as my mother, grandfather and great-great uncle had all been writers, I took it for granted that I could.  I must admit that my first attempt at the 10,000 word proposal was terrible and my agent must have despaired, however he managed to get a commission and to secure Jenny Uglow, the eminent biographer, as my editor.  Having such a great agent and editor was a stroke of luck.  Jenny took a red pen to every chapter I sent her and I learnt like a pupil at school.  All of Scott Moncrieff’s papers were not in the suitcase, there were hundreds of letters in private and public collections in the US and the UK. I travelled to The Berg Collection in New York for the letters to Sir Edward Marsh, to Reading for the massive correspondence with his UK publisher. The National Library of Scotland in Edinburgh holds the correspondence with the poet Robert Graves and the English Faculty Library, Oxford, has those to Wilfred Owen. It was a great adventure, not least visiting the battlefields of Ypres and Arras where Charles fought during the First World War and was eventually wounded.  But it was at the National Archives in Kew where I discovered what no one knew, that during his post war years in Italy, he was working not only as a translator, but as a spy for the British Government.

Scott Moncrieff also translated Abelard and Eloise, Beowulf, the Chanson de Roland, and much of Stendhal and Pirandello. He sold both Proust and Pirandello to the English speaking world.

As for his translation of Proust, many great writers including Joseph Conrad and Scott Fitzgerald held it to be a masterpiece in itself.  Virginia Woolf and James Joyce acknowledge its influence.

 

DG: Certainly, as a writer, you’ve had great success and are now enjoying similarly positive developments as a publisher. It would be interesting to hear about a few of the new and exciting things we can expect from Scotland Street Press in the near future, and, perhaps, also to know a bit about the some of the staff and agents who will help make it possible.

JF: Scotland Street Press was founded the proceeds of the US rights sale of the aforementioned biography, so I see us standing on the shoulders of giants: Proust and Scott Moncrieff and the writers they knew.  As I like to take on first-time authors and poets, and translations from Belarus, these are necessary shoulders to stand on. Although the staff have changed constantly over the first few years of start-up, relying heavily on volunteers, we are now a team of four women working part-time: Lucrezia Gaion, Antonia Weir, Kate Jowett and myself.  Last year we were proud to publish Alindarka’s Children, a difficult translation of a Belarusian novel in two languages, which won an English Pen Award and was long-listed for the Republic of Consciousness Prize. This year we have a themed schedule called International Women Series 2021, and this includes three poets who have collaborated with artists to create books that are conversations between art and poetry. Do look on our website for the titles : A Song to Keep, Restricted Movement, and Patient Dignity.  The first will launch on the 6th May on our YouTube channel, and everyone is invited to watch this stunning short film about the artists. I am lucky to work with young people who have constant inspiration and enthusiasm.

Like theatre, publishing is a collaborative art.

 

DG: I would like to speak now about your early days in theater; there will naturally be many who might disagree with me, but I’ve always felt this particular artform to be more intimate and personal than reading a novel, or even hearing a poem—an experience which does entail the presence of performative qualities. Since you’ve worked as both a playwright and novelist, it would be interesting to hear not only your perspective on which genre best captures the human condition but also which one you ultimately feel more fondness for, and why? In other words, what are some things you’ve done in plays that wouldn’t have been possible to do in a novel, and, likewise, what are things that now draw you to the novel?

JF: To go from writing plays to non-fiction and then to fiction is like taking giant strides in different directions, while circling around the centre. I agree with you, theatre is the purest, most direct form of artistic communication. My journey away from it was purely for reasons of survival: there is not a lot of funding out there for theatre. I don’t think I would have been able to raise a family while working in theatre. There is also the fact that theatre involves much travel and high nervous energy, which doesn’t work with providing a stable family home. But ultimately my heart is in theatre, I agree that it best captures the human condition, it speaks directly to the soul of a huge audience; you have a collective response and an individual response, and the power of being able to move people is much greater.

 

DG: Would you ever consider staging—either in parts or in its entirety—your novel-in-progress, The Hat Jewel, after it has been completed, or are you firmly committed to keeping this particular work on the page? In either case, it would be interesting to know why.

JF: I would love to stage The Hat Jewel!  Actually, the first response of the first reader was, “It reads like a play.” There are parts of it, especially the parts with the Fool, which are very funny; and the rest would work as a pageant of Scottish history. Again, it would come down to fundraising, but I expect I am better at that now.

 

DG: Speaking of the page, many people now wonder about the future of printed books. Having already discussed playwriting, the analogy could, perhaps, be constructed in this way: Flipping through the pages of a printed book (and to make it more interesting, let it be a rare first edition) versus reading the same text digitally is like having the privilege of watching an amazing performance in presence instead of merely witnessing it online—the parallel isn’t one-hundred percent accurate, but there’s some logic in it. My question, hence, is two-fold: Firstly, how do you see the proliferation of e-books? Secondly, will they completely replace printed ones soon, and if so, will that increase or decrease readership in general?

JF: Just as online performances will never replace theatre, so ebooks will never outsell printed books. As publishers we get yearly data on ebook versus printed book sales and even during lockdown when ebooks had their ultimate boost, printed books were still vastly more popular even though more expensive and more difficult to obtain.  Most people are not fully satisfied by virtual experience. Scotland Street Press publishes books with feel and colour and paintings and different types of covers.  We have an excellent designer in Antonia Weir who is also incidentally a theatre artist. This summer we hope to stage outdoor poetry readings during the Edinburgh Fringe, with the entry ticket being the purchase of a poetry book.  As all of our books are cheaper than your average theatre ticket, we are providing great value.

 

DG: As you’ve worked and been successful in a number of artistic fields, what advice would you give journalists, playwrights, and novelists on the eve of their careers?

JF: Do you mean dawn of their careers?  There’s not much left at the eve?

If you mean beginning, then I would say: always put the demands of life before the demands of art.  There are many who would put career first, especially women who will put off having children in case they interfere with an artistic career. But I would say there is no art without life. My best ideas have come though working with my own children or with young people, and there is no greater creative production in existence than giving birth.  I’d go so far as to say that if you want to understand creativity in its fullest sense, then you cannot get any nearer than creating another human being. It stretches every faculty, and we are here to be stretched. That of course puts Proust and Scott Moncrieff in a different light, but I expect they would have agreed with me.

If you actually do mean ‘eve of career’, and I certainly don’t think I have reached that yet, then the answer is: never give up, always go back to the blank canvas.  There are novelists like Mary Wesley who started writing at 70 and had a full career beyond, or PD James and Diana Athill who wrote and published well into their 90s.  I look to them and see myself as a youngster.

 

About Jean Findlay

Jean Findlay was born in Edinburgh. She studied Law and French at Edinburgh University under Peter France and Theatre under Tadeusz Kantor in Kracow, Poland. She co-founded an award winning theatre company and wrote and produced plays which toured to London, Berlin, Bonn, Rotterdam, Dublin, Glasgow and the Pompidou Centre in Paris. She spent years in London writing drama and book reviews for the Scotsman, and has written for the IndependentTime Out and the Guardian.  In 2014 she published Chasing Lost Time: The Life of CK Scott Moncrieff, Soldier, Spy and Translator with Chatto and Windus, now in Vintage paperback and with FSG in New York. She founded Scotland Street Press in Edinburgh in 2014 and now runs this small, award-winning publishing house. For writing The Hat Jewel she won a Hawthornden Fellowship 2018 and a Lavigny International Writer’s Fellowship 2019.

 

Un roman: 2) Extrait de Contes Véridiques, par Antoine de Lévis Mirepoix

Extrait 1
Extrait 3

Conte d’ Extrême-Orient :

Siem Reap

C’est une petite ville du Cambodge, toute proche des ruines d’Angkor. C’est là qu’habiterait Sidhar le frère aîné de mon ami Sothy Tan.

Leur père était gouverneur de la province et dès 1975 les Khmers Rouges l’avaient torturé à mort. Pendant quatre à cinq ans Sothy avait tenté de suivre les allées et venues de ses frères et sœurs et cousins jusqu’à leur disparition systématique. Depuis dix ans, rien. Aujourd’hui il n’osait pas vérifier la rumeur qui lui était parvenue lors d’un congrès selon laquelle son frère aîné et sa mère étaient en vie.

Je suis donc à Siem Reap pour visiter Angkor … surtout pour retrouver Sidhar Tan.

Je suis à Siem Reap avec trois membres de la délégation, les seuls qui aient osé braver ce vol incertain dans un petit avion déglingué et voulu visiter Angkor malgré les mines anti-personnelles, les bruits courant sur les sympathisants de Pol Pot, la chaleur moite et les insectes.

Je suis à Siem Reap avec les cent dollars de Sothy pour son frère, les photos de lui, de sa femme et de leur fille arrachées à grand-peine.

Je suis à Siem Reap avec un nom et une adresse écrits en khmer sur un bout de carnet.

C’est le soir. Personne ne semble ou ne veut connaître Sidhar Tan. Le patron du restaurant est silencieux. Je l’observe tandis que tout le monde parle de la beauté des temples, de l’interminable et brillant monologue de Sihannouk durant notre audience de la veille. Un vieil homme au regard intérieur ce patron, je m’approche de lui, il parle parfaitement le français, je lui raconte l’histoire de Sothy — sans doute c’est aussi son histoire–, il me dit « Je sais ».

Au milieu des conversations je quitte la délégation sur la moto d’un aide de cuisine. Nous tournons dans la petite ville mal éclairée parmi les fon drières que la pluie journalière de la pré-mousson a remplies en fin d’après-midi. Flaques de boues, terre molle, la moto qui peine dans la nuit. Puis un bout de trottoir éclairé par une sorte d’échoppe ouverte sur la rue avec un rideau métallique, trois ampoules qui pendent du plafond, deux hommes, cinq ou six femmes, une bande d’enfants, la misère, c’est là.

« — Sidhar Tan ?

— Oui, c’est moi.

— Je viens de la part de Sothy. »

Il me regarde. Il ne comprend pas. Il a les yeux voilés, le visage amer, il est maigre et vieux comme la souffrance, il fume et ses joues émaciées un instant se gonflent.

Les femmes sont très jeunes, les enfants petits, serrés les uns contre les autres le regard fixé sur moi, j’entends des murmures à voix basse et rapide, tout cela est flou, je me concentre sur Sidhar et répète :

« — Sothy, votre frère. Votre frère Sothy qui est en France. Je viens de France. C’est Sothy qui m’envoie.

— La France, ah ! Sothy … »

Il sourit et je ne sais pas ce que signifie ce sourire. Il se met à parler aux femmes, les enfants regardent les yeux écarquillés. Sidhar revient vers moi en titubant. L’autre homme, très jeune, le soutient. Il a les yeux mouillés.

« — Demain, pouvez-vous revenir demain après-midi ?

— Bien sûr. »

Nous nous serrons la main, le groupe des femmes est moins compact, deux enfants ont filé dans la rue, la radio que je n’avais pas entendue jusque-là chuinte et grince.

Le lendemain il ne fait pas encore nuit. Une seule pièce rectangulaire de dix mètres sur cinq environ qui ouvre de toute sa largeur sur le trottoir, séparée en deux par un rideau lisse en voile noir semi-transparent. Derrière le voile on devine des masses sombres contre le mur du fond, vieux fourneau, évier en pierre, des meubles, au centre un châlit entouré d’une moustiquaire où se tient la Mère.

Cette fois la Mère est dans la pièce de devant, calée dans un vieux fauteuil, amarrée au dossier, vêtue de blanc.

« — Je suis content de vous voir, dit Sidha Tan. Vous venez de la part de Sothy, n’est-ce pas ? De mon frère ?

— Absolument. Je travaille dans le même laboratoire. Nous sommes amis. Il m’a donné quelque chose pour vous. »

Je lui remets l’enveloppe contenant la lettre de Sothy et l’argent. Il lit et ses mains tremblent. Il fait passer la lettre.

Ils sont plus nombreux qu’hier. Debout, assis, des enfants dans les bras. Ils m’ont fait asseoir sur une chaise, devant la Mère. Elle ne bouge pas, absolument pas. Ni des membres ni du visage. Elle me fixe sans me voir, elle semble n’avoir qu’un regard blanc tourné vers sa douleur. Sidhar lui parle à l’oreille, lui montre la lettre. Elle est immobile, de glace dans la moiteur suffocante. Je lui présente alors les photos de Sothy.

Dans un silence subit, si dense que mes oreilles se mettent à bourdonner, sans que le moindre frémissement ne l’ait annoncé, deux larmes s’échappent des yeux vides de la Mère, puis deux autres : elles coulent le long du nez sur ce visage totalement ridé, totalement statufié, totalement muet, au coin des lèvres, sur le menton et disparaissent dans les plis de sa jupe blanche.

Personne ne respire plus de la voir pleurer. Les enfants se sont tus. L’immobilité est épaisse, les bruits même de la rue ont disparu, la vieille pleure de joie de savoir son fils vivant. Ce corps inerte, cette pensée atone, ce visage moribond su25 bitement re-vivent par la grâce de quatre larmes qui font briller deux prunelles vides.

Maintenant les photos passent de main en main. Tout le monde rit, parle en même temps. Les enfants ont repris leurs courses, leurs jeux, leurs cris. Sidhar me présente chacun, et les enfants de chacune. Deux maris sont là, les autres travaillent loin. Je prends des photos de tout le monde, de la Mère, pour Sothy. Son frère me remercie en aparté, me dit que les cent dollars lui assureront l’année, m’offre à boire. Il est triste et digne Sidhar, malgré l’alcool dont il use. Il se sent perdu, sans possibilité dans ce pays brisé, meurtri comme lui-même. Trois verres ont suffi pour que son regard se trouble, brusquement il se lève, prend le dernier-né, me le met dans les bras.

« — Prends-le, emmène-le avec toi, emmènele dans ton pays, lui au moins sera sauvé … Qu’il y en ait un … Si tu ne veux pas le garder tu le donneras à Sothy … Emmène-le, oui, emmène-le, je t’en supplie … »

Mon sang s’est figé. Le bébé est chaud et doux. Il me regarde confiant. Je lui caresse du doigt la joue et le menton, il me sourit : ses lèvres sont dessinées comme celles des statues khmères. Je sens son poids.

La Mère a les paupières serrées. Je suis assis devant elle, ce bébé calme sur moi. Mille images défilent devant mes yeux. Un cyclone d’émotions s’empare de moi. Je ne sais plus ce qu’il faut faire, ce qui est juste, je ne sais plus rien. Mon Dieu, aidez-moi. Toi, Marcel, mon grand ami, qu’aurais-tu fait là, maintenant, à ma place ? Qu’aurais-tu dit ?

Ils sont tous à me regarder, même la Mère aux yeux clos, tous à attendre, peut-être à espérer.

En quelques secondes ont défilé pêle-mêle devant mes yeux : notre ambassadeur, la police cambodgienne, le roi Sihannouk, les deux douanes, l’arrivée en France, le voyage, le parlementaire français responsable de la délégation, le vol d’enfant présumé, et … ce bébé brutalement loin de sa langue, loin des bras caressants et des tendres sourires, loin des autres enfants chahuteurs …

Je me suis levé, l’ai rendu délicatement à une jeune mère qui s’est avancée, je suis resté debout un temps indéfini, un voile a brouillé le souvenir de ce moment terrible. Le bébé a gazouillé, la tension s’est allégée. Il m’a semblé que le sens précis du discours en français de Sidhar avait échappé à la plupart.

La Mère a ouvert les yeux et m’a fixé. Simultanément il y a eu comme un soupir, les bavardages ont repris dans cette douceur khmère si apaisante, interrompue par une simple parenthèse.

Je ne sais plus quels sont les mots qui me sont venus. Les autres ont peut-être cru à un geste de confiance et d’amitié de la part de Sidhar, ou bien m’en suis-je alors persuadé pour pouvoir m’en aller, pour échapper au regard de la Mère, pour me dégager de ce poids opaque qui plombait mon corps et mon esprit, que je ressens encore au jourd’hui vingt-cinq ans plus tard. Pour fuir mon impuissance et me libérer du remords.

Je m’interroge : ai-je rêvé cet épisode de ma vie ? Me suis-je bien pincé en cette fin de journéelà, à Siem Reap, au cœur de la misère de Sidhar Tan ? Avais-je la capacité d’entrevoir la réalité de sa vie ? Et quant à ses rêves ? À ceux de sa Mère, à ceux des jeunes mères au sourire d’Apsara ? Une fois de plus nous voici aux confins du rêve et de la réalité. Sans doute comme la vie même.

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Il est possible de s’interroger à l’infini.

Autour de Siem Reap et de Sidhar Tan flottent également les rêves de Sothy son frère, du roi Sihannouk, des Khmers Rouges, des bâtisseurs d’Angkor Suyavarman II et Jayavarman VII qui recouvrit d’or les tours du fameux temple du Bayon. Dernier grand roi d’Angkor, entre 1181 et 1219, il créa la nouvelle capitale d’Angkor Thom, un million d’habitants sur plus de mille Km2, la plus vaste cité du monde pré-industriel.

En contrepoint, l’impitoyable réalité de la vie quotidienne d’un rare survivant, Sidhar Tan, l’horreur de l’extermination d’une génération ou davantage.

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Contes de l’ Innommable

Le Wagon, à Varsovie

Je l’écoute et j’entends l’horreur. Il tremble en racontant.

« Varsovie. Ministère de l’Education. Celui d’avant. On peut visiter si l’on parle polonais, si l’on persuade, car l’ombre de Jaruzelsky plane encore. Un ticket d’entrée payant à la guérite, sous le porche, derrière l’épais portail. Il faut descendre deux marches, et à droite, sept à huit autres marches plus bas s’évase un très large corridor, fermé d’une grille, haut plafond vouté.

» Sa voix est sourde, il regarde au-delà de vous.

« Une pauvre lumière électrique remplace l’absence d’ouverture et renforce la maigre lueur de la porte vitrée du porche.

Il n’y a rien. Ce volume vide est rempli d’une oppression sourde, lourde, épaisse, moite, glacée, une oppression qui pèse sur ma tête, engourdit mes membres, rend mes pas lents, hésitants.

Et là, sur la droite,’’ le wagon ’’.

Devant moi s’ouvre un cube dont il manque une face, la forme d’un container ouvert, mais deux fois la taille. Sol, plafond, mur du fond, murs des côtés. Le sol est gris sale. Tout le reste est vert terni, pâle, décoloré, usé. Trois rangées de bancs regardent le mur nu du fond, comme à l’église l’autel et la croix.

Vingt-trois bancs de six places par rangée, soit deux cent quatorze êtres humains assis, mains attachées, tremblant de froid et de peur. Privés de nourriture, d’eau, de lumière, de liberté, le wagon était le vestibule des salles d’interrogatoire, cubicules tout proches …

Les trois rangées de ces bancs de bois alignés au cordeau sont séparées par deux allées où circule un garde dans chacune, armé d’un long fouet en cuir et d’un gourdin. Ni les mots, ni les gémissements, ni les mouvements ne sont tolérés. Immobilité de pierre, silence de marbre imposé. Les gardes, eux, hurlent la haine. Deux ampoules nues au bout de leur fil. »

Ceci nous est expliqué d’une voix neutre mais posée, sans aucune inflexion, par un appariteur au visage plat. Dans cette sorte d’absence monotone et douce, l’horreur gommée explose à l’intérieur de moi, mes oreilles sifflent pour couvrir la stridence des cris, mon cerveau s’englue pour annuler les images.

Rien. Le rectangle d’une pièce nue sans ouverture et soixante-neuf bancs en rang. Rien. »

Il ajouta :

« Nous étions le 22 janvier 1992, à neuf ans et six mois jour pour jour de la levée de l’état de siège, ‘’ l’état de guerre ’’, sous la férule du Général Jaruzelsky. »

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Pnom–Penh, le musée du génocide, 1993

J’ai voulu voir. De mes propres yeux.

Voir la construction allongée sans étage d’une école au milieu d’un terrain poussiéreux sans végétation. Blanc sale. Sali. Entourés de barbelés, hauts.

Visite payante. On parcourait le bâtiment par un long couloir de bout en bout qui donnait accès à une série de pièces côte à côte comme les dents d’un râteau. Le couloir se terminait par deux salles plus grandes : deux cloisons internes formaient avec un des murs trois boxes de trois parois, en face des fenêtres.

Les portes des pièces avaient été enlevées, mais barrées par une maigre chaîne à mi-hauteur.

La première était nue. Quatre attaches de fer scellées dans le béton du sol. Un béton taché.

Je visite le musée du génocide.

Au début une rumeur indistincte. Qui enfle rapidement. En un instant les hurlements emplissent mes oreilles. Des milliers de hurlements.

Dans le silence du corridor vide, de la pièce vide. Rien, il n’y a rien. Refluent en moi ces images et ces sons de la guerre au Liban, Beyrouth, Saïda, les barrages de la montagne, les camps palestiniens, la violence immense tapie au creux de la nonchalance.

Les scènes du coup d’état au Kenya, les visages des hommes hilares à pleines dents vidant les chargeurs de leurs Kalashnikov sur tout ce qui bougeait, les cris, les gens qui courent, les blessés qui tombent, pêle-mêle, les morts agités de soubresauts. Le bruit des explosions de grenades jetées sous les voitures, sous les bus. Les rafales, les cris encore et toujours, les rires, les stupeurs, le sang, le chaos.

Les hurlements …

Rien, il n’y a rien que ce corridor vide.

La seconde pièce comporte un lit en fer sans matelas. L’armature, des lattes métalliques en croisillon dans un cadre soulevé à quarante centimètres du sol par quatre pieds qui se prolongent vers le haut comme des cierges.

A la tête et aux pieds des chaînes et des bracelets en fer, larges, polis par l’usage.

Sur les tomettes disjointes les lignes incertaines des bords superposés de grandes flaques brun sombre. La souffrance emplit le volume d’air, d’une densité compacte malgré l’absence de carreaux aux fenêtres.

Les hurlements …

Rien.

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Je n’ai pas regardé au-dessus des trois chaînettes suivantes.

Dans la première salle, les deux cloisons perpendiculaires au mur de côté formaient trois boxes ouverts, chacun de trois parois de quatre mètres sur quatre, hautes de plus de deux mètres. Du sol au plafond ces parois étaient couvertes, sans le moindre espace vide, de photographies d’identité avec un numéro matricule, soit de face, soit de profil, soit les deux. Côte à côte, du sol au plafond. Photos d’hommes, de femmes de tous les âges, d’enfants de tous les âges, de bébés. Et ces centaines d’yeux ouverts, étonnés, écarquillés, que l’on savait éteints à jamais, étaient une innocence qui déversait la démence des hommes, fer rouge forgé des clous de tous ces regards.

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Deux cloisons, trois boxes, neuf parois. Les scrutant avec lenteur, méthodiquement, posément, le visage indifférent, quelques hommes et femmes, d’âge moyen ou davantage. Ils cherchaient, recherchaient les leurs. Le pire était qu’en retrouver un ou plusieurs constituait une sorte de bonheur, une ma nière de pouvoir faire son deuil. De fait l’exposition des photographies de ces archives immondes trouvait là sa justification.

Parmi les ‘’chercheurs’’ il y avait des jeunes qui accompagnaient leurs parents. Peu de paroles, à voix basse. Le lieu de l’innommable devenu sanctuaire.

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Dans ce bâtiment quasiment vide je ne suis pas resté dix minutes, le cœur giflé. Rien. Il n’y avait rien à voir. Que certaines empreintes dans un espace clos et des photographies de condamnés, là, dans cet espace nu.

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Contes d’Ailleurs

Il y a dix-sept mille ans …

Le musée de Pujol  

Au début, on ne se rend pas compte. Il y a comme une lenteur. L’impression n’est pas ni immédiate, ni nette, insidieusement elle vous enveloppe puis vous pénètre.

Il y a des photographies : anciennes, noir et blanc, sépia, plus modernes en couleurs. Des objets de toutes sortes, principalement petits, des dessins aussi représentant la vie de ces Magdaléniens telle qu’elle est apparue aux yeux de ceux qui les fréquentent.

Robert Bégouën en particulier. Il a vécu, il vit dans le « commerce » des Magdaléniens. Il commente, il décrit.

Les bijoux, les aiguilles à coudre, les pointes, les grattoirs, les poinçons, les racloirs. En os, en bois, en silex, en pierre de toutes sortes, basalte, granit, agate, en éclats coupants, tranchants, pointus ou encore polis, arrondis, luisants. Lisses pour la plupart, on a l’impression de la main qui les a façonnés, qui les tient. L’ombre d’un homme, d’une femme alors se dessine, flotte là, tout près.

La voix de Robert explique la précision du coup du percuteur indispensable à la confection de l’outil, la sûreté du trait nécessaire à la survenue du dessin, d’un dessin minuscule, sur un fragment d’os, et un bison apparaît.

Le bison reconstitué : immense massif, lourd. Ses quelques os marquent son poids. Il est là.

Puis les lignes entrecroisées, multiples, sur cette paroi de « poli d’ours » reconstituée. On ne voit d’abord qu’un amas de traits, des lignes d’un grand tissu imprimé. De l’abstrait naissent des rennes, des chevaux, des bisons, des félins, un rhinocéros.

La reproduction des deux bisons d’argile qui dorment, éveillés, me communique une incontrôlable émotion : les larmes me viennent aux yeux, ils sont là, couchés sur le côté, modèle réduit aux formes parfaites, si exactes ! Malgré leur petite taille, leur présence est puissante, comme celle de l’artiste.

Accroupi, à la lueur d’une mèche de graisse vacillante, il donne vie à ce qu’il porte en lui, tellement proche de moi, tellement là.

Un art abouti, dont la finesse exprime une sensibilité vibrante, une vision construite, patiente, où l’âme affleure. Les bijoux, la séduction. Les propulseurs ornés, une connaissance et un respect du règne animal. L’Homme. La Vie.

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Antoine de Lévis Mirepoix, de mère argentine et de père français, est né en 1942 aux Etats Unis, a vécu une partie de son enfance en Argentine puis en France, principalement à Paris.

A l’adolescence il a été élève de l’école des Roches, collège de Normandie, sous la direction d’André Charlier. Après maths sup et maths spé, études de sciences économiques puis de lettres à lla Sorbonne. Coopérant à l’Université du Nord à Antofagasta, Chili, il entre aux Affaires Etrangères pour occuper divers postes culturels et pédagogiques à Mexico, Barcelone, Beyrouth et Nairobi.

Puis il enseigne deux ans dans un CES de Moulins, Allier, France. Il entre ensuite au Centre National d’Etudes Spatiales à Toulouse dans le cadre du Satellite Spot, chargé à Spot Image du développement commercialpour l’Amérique, puis des relations avec les organisations internationales.

En 1991 il rejoint la Girection Générale des Laboratoires Pierre Fabre à Castres comme responsable des relations internationales du Président. Il réside à Buernos-Aires depuis 1997 où il ouvre un bureau de consultancepour guider des entreprises françaises désireuses de s’implanter au Brésil ou en Argentine. Bureau qu’il fermera début 2002.

Membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse depuis 2000, Antoine de Lévis Mirepoix partage son temps aujourd’hui entre la France et l’Argentine où il cultive sa passion pour les chevaux.

Il publie en 2008 son premier roman aux Editions du Rocher, « Le Passeur ». En 2011 « Le Crabe et l’Aube » est édité chez Atlantica qui décide de mettre fin à ses activités le jour même de la publication du récit. Trois autres romans non encore édités : « Quartetti e Sonata a Tre » et « Fortuit », “Contes Véridiques”, un sixième en voie d’achèvement et un septième en cours d’écriture. Antoine de Lévis Mirepoix a écrit égalementquelques récits courts sur les voyages, les chevaux, Venise, etc … et des poèmes.

Conférencier à ses heures autour de thèmes divers comme « les bibliothèques », « Gérard de Nerval », « l’Amérique du Sud », « Antoine de Saint Exupéry », il s’interroge sur le destin, le sens des mots et de la parole, la signification du voyage, la création artistique, la juste place de l’homme.

“The Music Lesson,” a story by Daniel Shapiro

The following is from Daniel Shapiro’s collection-in-progress “The Winged Aureole,” a series of linked stories that follow the origins, relationships, and adventures of the Marajda-Aronson extended family over several generations, from the late nineteenth century to the post-WWII period. The collection continues where the poems from Shapiro’s Woman at the Cusp of Twilight (2016) left off, exploring characters inspired by members of his maternal family. 

 

The Music Lesson

The whole thing had been Mama’s idea.  First the Yeshiva, now this.  I was as hopeless at studying the Talmud as at playing the violin.  And Mr. Curteau would be here in a half-hour for my Saturday lesson.  I’d rather be out playing baseball with the fellas.  They were probably getting a game together right now up on Neck Road.  But if I could master some of these fingerings, maybe I could finish early and join them.  I wouldn’t mind learning a piece or two, maybe Liszt’s “Hungarian Rhapsody” or “Flight of the Bumble-bee.”  Ha!  If I was lucky!

Mama always beams when Mr. Curteau arrives.  Goatee and bowtie, “so European.”  She fawns on him so obviously, I’m only a pretext for her fun. “Make sure my son plays all his scales in every key.”  After the lesson, she always offers him tea and danish.  “Oh, Mr. Curteau, tell us about Vienna before the Great War.” At those moments I drum my fingers on the formica table but Mr. Curteau misunderstands. “Excellent, Solomon, that’s a waltz rhythm,” lifting his fork as if to conduct.  I just look down and roll my eyes.

Papa’s in Hoboken, like every Saturday, another building to visit.  This time it’s a burst pipe because of the cold snap and the immediate thaw.  “A real mess,” he’d lamented to Mama, as he pushed his fedora down on his crown on his way out the door.  Why can’t he ever spend a weekend at home?  And when he’s here, doing stuff I like to do?  I want to practice batting or shooting baskets and all Papa urges me to do is read.

Mama, too—Shakespeare, Longfellow, Walt Whitman, and now all those assignments from the Yeshiva.  The rabbis there are relentless and the Talmud’s a bore.  When I complain, Mama fondly quotes Dr. Benderly, that paragon of Jewishness, back from her days when she worked for him, at the Bureau of Jewish Education; I think that’s what it was called.  “But Ma,” I retort, “he never attended a Yeshiva—he was a medical man, in fact!”  “It doesn’t matter.  It’s what he became.  Now back to your books.”

My mornings are a nightmare.  Always the nausea before school.  Mama hands me the violin and tells me to practice “Für Elise” or “Brahms’s Lullaby.”  Then she returns to flipping the eggs, stirring the farina, or pulling the metal-toothed brush through Shulamith’s hair; she always winces but doesn’t say a thing. Judy is screaming and has to be attended to, so Mama turns down the flame, picks her up, and nudges the bottle between her lips.  Then my screeching begins as I draw the horsehair bow over the strings.  Papa sitting in his chair, at the head of the table, reads the paper and sips his tea.  I have to hand it to the guy, he’s always the perfect gentleman: amid the storm and confusion of the morning, he never complains.

I roll my eyes again and open the violin case, begin rosining my bow.  Mr. C. will be here any minute.  First position, second, third. . . .  Maybe on Sunday Uncle Phil will take me to Ebbets Field.

Then from the door, I hear Mama’s voice in her lilting refrain, “Oh, Mr. Curteau!”

 


(Photo by Elsa Ruiz)

About Daniel Shapiro

Daniel Shapiro is the author of three poetry collections, most recently, Child with a Swan’s Wings (2018), and the translator of various works, including Roberto Ransom’s Missing Persons, Animals, and Artists (2018), and Tomás Harris’s Cipango (2010; starred review, Library Journal). A bilingual selection from Cipango appeared in Issue 11 of Interlitq. Additional selections from his own poetry collections appeared in issue 20 of Interlitq. Shapiro has received translation fellowships from the National Endowment for the Arts and PEN. He is a Distinguished Lecturer and Editor of Review: Literature and Arts of the Americas in the Department of Classical and Modern Languages & Literatures at The City College of New York, CUNY.