Category: Poetry

Part 3 of Interlitq’s Feature on Californian Poetry to be Published Soon

The names for the third part of Interlitq’s Feature on Californian Poetry (Part I) (Part II) have been announced. Work from the following poets will be featured in Interlitq soon:

Part III

Alexis Rhone Fancher
Charles Jensen
Clint Margrave
Corrinne Hales
David Ulin
Eloise Klein Healy
Henry Morro
Jonathan Yungkans
Laure-Anne Bosselaar
Laurel Anne Bogen
Lorene Zarou-Zouzounis
Lucille Lang Day
Marsha de la O
Michelle Bitting
Phil Taggart

 

Part I

Rae Armantrout
Bart Edelman
David Garyan
Suzanne Lummis
Glenna Luschei
Bill Mohr
D.A. Powell
Amy Uyematsu
Paul Vangelisti
Charles Harper Webb
Bruce Willard
Gail Wronsky

 

Part II

Carine Topal
Cecilia Woloch
Elena Karina Byrne
Glenna Luschei
Grant Hier
Kim Shuck
liz gonzalez
Lois P. Jones
Lynne Thompson
Maw Shein Win
Patty Seyburn
Rooja Mohassessy
Ron Koertge
Susan Rogers

David Garyan’s poem “Reflections on the Roof of Chiesa della Badia di Sant’Agata” published by Int...


Valentina Ventura, VNTVNT
“ETNA VLCN”
Tempera on panel
2020

Interlitq publishes “Reflections on the Roof of Chiesa della Badia di Sant’Agata.”

Click here to read the poem.

About David Garyan

David Garyan has published three chapbooks with Main Street Rag, along with a full collection, (DISS)INFORMATION, with the same publisher. He holds an MA and MFA from Cal State Long Beach, where he associated himself with the Stand Up Poets. He is currently studying International Cooperation on Human Rights and Intercultural Heritage at the University of Bologna. He lives in Ravenna.

Un roman: Le crabe et l’aube, Chapitre 7, par Antoine de Lévis Mirepoix

Le crabe et l’aube, Chapitre 1
Le crabe et l’aube, Chapitre 6
Le crabe et l’aube, Chapitre 8

7

Août 1988 / Juillet 1990

Je marche. Dans le soleil qui coule le long de la rue, éclabousse la mer au bout, et dans la mer qui envahit le ciel par l’horizon absent.

Je me sens bien. Toutes horizontales abolies. Moi debout. Bien debout. Vraiment debout cette fois. Enfin.

Cette joie m’inonde, soulève ce corps, mon corps, d’une énergie autre.

Une énergie certaine…

Je suis puissamment seul.

D’une solitude qui est communion.

« — Trois ans privé d’action et d’imprévu, Luisa, c’est beaucoup. Il était temps d’en sortir.

— Je ne comprends pas, tu n’as pas arrêté…

— C’est vrai, il ne s’agit pas de cela. J’entends par im-mobile… la routine.

— Mais en toi?

— Non. En moi, de routine, aucune. Tout bouge chaque jour. Il s’est agi d’un mouvement imperceptible, milli-métrique. Une lente et constante amélioration. Des espaces brefs mis bout à bout.

— C’est vrai que si je compare au moment de ta rechu-te, rien à voir. Tu peux être fier de toi, comme je le suis.

— Oui, mais toi, tu es une inconditionnelle… inconditionnelle…

— Pour t’aimer, sans doute. Pour te voir et t’observer, certainement pas. »

Leurs regards mêlés sont intenses. Un temps. Long.

«  — D’ailleurs il t’est interdit de relâcher ta vigilance, même intérieure, surtout intérieure, ta détermination… tu me promets ?

— Je promets. »

Et à l’instant même où il promettait, Roberto entendit une petite voix, une faible lumière rouge s’était mise à clignoter derrière son front.

Qu’est-ce que c’est ça, encore ? Je me mets à avoir des hallucinations ? À surveiller. Je deviens terriblement émotif. Il ne voulait pas avoir compris, surtout ne pas savoir, inven-ter vite n’importe quoi pour enfouir cette impression-là. Vite avant qu’elle ne devienne certitude. Il inventa.

Les jours passaient. Il se sentait les forces pour ne pas les subir, les journées n’étaient plus des anneaux identiques enfilés sur une tringle dans un geste répété, il se découvrait l’énergie pour échapper à l’invariance des horaires. Il ne pouvait éluder celle des repas et celle des exercices, mais en rusant avec lui-même il se donnait la sensation d’être encore aux commandes.

Les saisons passaient. Une amnésie progressive le gagnait. Même l’œil de Luisa se faisait moins aigu. À certains moments, il ne se souvenait plus du tout, riait et gambadait tel un enfant.

Comme les fois précédentes il fut pris à contre-pied. Un après-midi, au Journal, la fatigue lui asséna un coup de barre de fer sur les omoplates. Sans préavis. On le retrouva à demi inconscient, le nez dans les papiers épars de sa table de travail.

______________________

Une lassitude de fond le submerge, tout le ” cirque ” se déclenche à nouveau, il se sent comme Sisyphe. Il avait eu tendance à oublier, jusqu’à oublier pour de vrai à certains moments. Et voilà que. Encore et encore. C’est beaucoup. C’est trop.

Va-t-il supporter cela longtemps ?

Dois-je tenir ? Dois-je vraiment tenir ? Pour quoi et pour qui ? Suis-je indispensable ? Suis-je indispensable à cette terre ? À cette vie ?

La question, formulée à haute voix devant le miroir de la salle de bains, provoqua la volte-face de son désespoir.

Je suis un imbécile. Cette question est absurde. Bien sûr que je suis indispensable. Indispensable à la Vie. Sinon je n’existerais pas. Sinon je ne serais pas né. Mon âme n’aurait pas décidé de s’incarner.

Il eut un frisson des pieds à la tête. Un fourmillement de tout le cuir chevelu.

____________________

Au plus intime de son être s’était tissée une nouvelle nature. Comme un changement radical. Au point que son rythme de vie lui parut autre, désormais habituel et pourtant différent, à la fois connu et plein de surprises. Il entra peu à peu dans une humeur lisse, un état presque joyeux. Cette joie ne se manifestait pas. Seul un calme profond illuminait son regard et se répandait autour de lui.

Ses sensations continuaient à changer. Sa perception s’amplifiait, il entendait des sons et des conversations très distants, percevait les odeurs avant tout le monde, devinait les intentions non formulées. Sa réalité s’ouvrait sur la nuit profonde des hautes altitudes.

Comme un barrage qui cède brutalement et emporte tout sur son passage, sa dernière rechute avait effacé ses meilleures intentions, étouffé son corps, noyé son souffle. Maintenant il échappait à cette furie du vent et de l’océan déchaîné. Il était entré dans le calme du lagon. Le rugis-sement des vagues et de la tempête s’était tû. Un miroir lisse et noir reflétait le ciel étoilé.

La peur viscérale, incontrôlable, asphyxiante de la mort se dissolvait à mesure qu’il flottait au centre de ce double espace sombre, et qu’il prenait conscience de planer entre les silences de la nuit et de l’eau. Une porte, et derrière le temps aboli.

____________________

La grande crise de Lucía. Même à ce moment-là, quand elle fut hors d’elle, elle était d’une absolue beauté.

Je la revois. Gesticulante, pleurs, hurlements. Je n’en-tendais rien, en vérité. C’était comme dans les rêves, un mur infranchissable vous sépare de la réalité la réalité ?  aucun son ne passe, seule subsiste l’image en mouvement. Et soi-même on n’est plus là, on observe de l’extérieur cet autre moi se débattre, pataud, dans une situation sans issue. Englué. Statufié par sa beauté et sa lumière devenue l’éclat d’une arme blanche mortelle.

Je me revois. Durant cette semaine terrible. Parcourant les lieux qu’elle aimait. Faisant et refaisant ses parcours habituels. Interrogeant ceux avec lesquels elle avait coutume de par-ler. Assiégeant sa maison d’avant. Rendant visite à sa concierge, chaque jour. Rien. Téléphones muets. Personne ne l’avait vue, nulle part. Jour après jour, je deviens plus hâve, barbu, sale, mes yeux s’emplissent de fièvre. Je mange, bois, dors, à peine. Puis je m’immobilise. Devant mon téléphone. Elle va téléphoner. À un moment ou à un autre, elle va téléphoner, c’est certain.  Il ne peut en être autrement. Des appels. Je décroche, ne réponds rien, ne respire pas, puis coupe dès que j’identifie l’appelant. Quand, le septième jour.

« — Lucía…

— J’ai peu de temps, Roberto, très peu. (Sa voix : c’est à nouveau cette lame d’acier, cet éclat froid.) Je suis maintenant mariée…

— Non !

— Mariée, Roberto, et je pars dans quelques heures pour Lima.

(On entendait en arrière-fond la circulation des voitures dans une grande avenue, puis la sirène d’une ambulance sans doute, et le bruit de voix d’hommes dans plusieurs conversations comme au café. Il faisait chaud. Je transpirais.)

— Ecoute, Lucía…

— Je n’ai rien à écouter, Roberto, il n’y a plus rien à dire, adieu. »

D’un coup il avait brisé l’écouteur sur le dallage. Il était resté là, immobile sans attente, un temps indéfini. Il avait glissé lentement sur le dallage, parmi les débris de bakélite, s’était recroquevillé. Le bruit de ses dents qui s’entrecho-quaient l’avait réveillé. Transi de froid, il pouvait à peine bouger. Dans la nuit d’été qui avait envahi l’appartement par les fe-nêtres ouvertes, il distinguait vaguement la rumeur de la ville. Ses oreilles bourdonnaient. Un sifflement aigu emplissait son crâne. Il revoyait l’île rêvée de son adolescence, la plage et les vagues, les rochers et l’écume jaillissante. Le bruissement du vent dans les arbres, sa solitude désirée. Il se sentait bien.

C’est alors qu’il aperçut la mort. Elle le regardait bien en face de ses yeux jaunes. Il eut l’impression qu’elle lui tendait la main.

Il ne cilla pas. Il sentait son souffle humide et glacé et son odeur d’humus mouillé comme dans les forêts sombres après une semaine d’orage. Il rampa sur les coudes jusqu’à la salle de bains, se hissa sur le bidet et but, noya son visage dans l’eau qui giclait.

Il se mit à rire comme un dément. Il put se mettre à genoux, atteindre la cuisine, manger.

Ensuite, d’un coup, il explosa. Son poing s’abattit sur la table, il fracassait les verres et les assiettes.

Plus tard, assis dans son fauteuil, il vit son île. Celle qui avait surgi dans l’enfance — peut-être même bien avant —, mais alors il n’avait pas les forces du rêve, car Lucía partie, le territoire de la lumière s’était évaporé.

L’aube feutrée était venue à pas de loup. Il s’endormit.

La radio du voisin le réveilla. Cinq jours s’étaient écoulés.

_______________________

Maintenant, sept ans plus tard, après cette dernière rechute —  évanouie la peur des yeux jaunes de la mort ? — il veut ouvrir la porte.

J’ai les forces pour réaliser l’île. Je le sais. J’y vais.

Y parviendra-t-il, Roberto ?

___________________

Octobre 1989

Il est parti. Vers l’île de Robinson, sans Vendredi, seul. Vers l’Ile Mystérieuse aussi. Il est parti depuis sa ville avec un paquetage minimum et sans même le Récit des Temps légendaires, il a quitté le port sur un bateau de pêche au moteur lent, régulier, presque doux. La vieille coque robuste coupait les vagues avec souplesse, la mer sentait bon. Combien d’heures ? Combien de jours ? Le soleil est à pic quand il découvre une masse noire couchée sur la ligne d’horizon. Il ne sait pas si c’est une île, une côte ou un promontoire. Mais il éprouve la conviction que c’est là.

C’est là. J’aborde mon rêve. Mon pied s’enfonce dans le sable de la grève. Je marche parmi les coquillages. Il fait beau. Quelques nuages légers parsèment le ciel.

Il s’assied sur un rocher rond à l’ombre d’un pin mari-time torturé par les vents. Il doit survivre. Seul. Le bateau est reparti. Organiser sa première nuit.

______________________

Très vite il avait perdu le compte des jours et, avec lui, le compte de ses pensées. L’altérité dissoute. La maladie maintenant sans objet l’effleurait à peine. La nature l’avait d’abord entouré, avant d’imbiber son être. Il explorait cet autre territoire. Dans la journée, les crécelles assourdissantes des cigales l’assaillaient. L’humidité marine l’oppressait la nuit. Il se trouvait une spirale de fils tressés :

Il galopait. Devant lui, la steppe. Avec ses lentes ondulations amples qui masquaient les plaines au regard et donnaient à l’horizon le mystère de l’inconnu.

Il galopait. Vers cette ligne noire où les nuages gris s’engloutissaient, où le vent s’engouffrait, aspiré par ce trait mince, limite roide de l’étendue. Car à cette époque de l’année et à cet endroit, au pied des monts de l’Altaï, l’herbe était haute et ondulait, vagues végétales d’une mer claire, verte et grise.

Il galopait d’un galop calme, installé dans une foulée qui n’avait ni commencement ni fin. Ils étaient seuls, son cheval et lui. Parfois ils croisaient l’ombre véloce d’un aigle qui glissait sur le sol. Il levait la tête pour le voir filer avec le vent et disparaître. Alors il éclatait de rire. Le son de sa voix était emporté si vite qu’il se demandait s’il l’avait même entendu. Depuis longtemps il n’entendait plus rien. Etait-ce le silence ouaté propre aux rêves ? Ou bien ne percevait-il plus le sifflement assourdissant du vent ?

______________________

Il régnait. Sur une cité-état dont il ne pouvait situer ni l’époque ni le lieu. Le climat était chaud. Au-delà du palais s’étendaient un fleuve, puis un vaste estuaire marécageux.

Il régnait. Il se savait à la fois craint et aimé de son peuple.

Il régnait, comme douze générations l’avaient fait avant lui. Puisqu’ils étaient situés aux confins, aucun visiteur étranger jamais n’était arrivé jusqu’à eux. Mais il savait que ce moment ne tarderait pas.

La dynastie avait, au cours du temps, forgé une religion et une médecine. Organisé les travaux des champs. Bâti la ville, avec ses temples et ses lois. Or son peuple était morose.

C’est pourquoi il inventa la danse. Et la musique. Et les fêtes. Le rire, les chants et l’insouciance apparurent.

Il riait, il régnait, cependant solitaire.

______________________

Il marchait, entouré de ses enfants et petits-enfants. Il n’aurait su dire leur nombre avec précision. Au moins quinze. Peut-être vingt. Tous alertes marchaient d’un bon pas, gaiement, certains se tenaient par la main, d’autres avançaient en dansant, en sautillant. Une grande prairie s’étendait devant eux, couverte de graminées et de fleurs légères, on était au début de l’été. Autour, la forêt bruissait, il devait y avoir une rivière quelque part et des oiseaux voletaient.

Il siégeait, simplement assis dans l’herbe, sa famille autour, les plus petits gambadaient, couraient, d’autres somnolaient après le grand pique-nique.

Il les écoutait et de temps à autre riait à gorge déployée.

Là, il prit conscience du bonheur. Une onde, un bain de bonheur. Chaud. Intense. Les larmes lui étaient venues. Un grand silence intérieur l’inonda.

______________________

Tout était noir. Pourquoi lui avait-il fallu quitter le feu et s’enfoncer sous les arbres dans la nuit ? Il ne savait plus. Il avait à la main une plaque de métal, qu’il faisait onduler pour s’éclairer, mais son effort était vain, car aucune lumière ne pouvait s’y refléter, elle n’émettait qu’un bruit informe et douloureux. Alors les yeux des loups apparurent, lueurs d’argent, glacées. L’effroi le submergea. Il remuait désespérément sa plaque de métal dans l’espoir de les éloigner. Elle multipliait seulement le nombre des paires de billes à l’éclat blanc. Il s’affola. Se mit à courir à reculons pour ne pas leur tourner le dos, puis il se dit que cela revenait au même puisque sans doute les loups ne voyaient pas ses yeux. Où était donc son fusil ?

Ils se rapprochaient. Le souffle lui manqua.

Il se réveilla, le cœur terrorisé.

______________________

Son rêve ? Roberto ne savait plus si c’était même le sien. Le matin, il lui semblait que c’était le matin, il s’occupait de sa pitance. Coquillages, racines. Il avait trouvé une source. Il maigrissait. Entre les matins, il retournait aux territoires logés dans la tresse du rêve. Qu’advenait-il ? Qu’adviendrait-il ?

______________________

Là où il régnait, il faisait toujours beau. Des nuages minces rayaient le ciel. Une grande plage, avec des coquillages, accueillait sa marche solitaire.

Un jour l’étranger était apparu, il avait franchi les hauts cols, un sac sur l’épaule. Il ne parlait pas la langue, mais fit comprendre qu’il souhaitait l’apprendre. On lui attribua une maison. Les femmes l’adoptèrent car il était doux et avait les yeux clairs.

Quand il put communiquer, le roi chaque jour l’interrogea. Il venait d’un pays lointain, au-delà de la mer qui se trouvait à trois semaines de marche des hauts cols, en direction du soleil levant. L’étranger s’était perdu en mer, emporté dans sa barque par la tempête.

______________________

Les loups revenaient et chaque fois le terrifiaient.

______________________

Dans certains intervalles il galopait, toujours au même endroit, sur le même cheval, il avait la sensation de parcourir l’immensité sans jamais avancer.

______________________

À d’autres moments, il siégeait parmi les siens, patriarche heureux et débonnaire, vieillissant un peu plus chaque fois.

______________________

Roberto raillait ces personnages qui tous étaient lui-même, ces territoires mêlés, cette terreur sombre des loups qui alternait avec le bonheur parmi les siens.

Il se gaussait, sachant illusoire la griserie du galop sur la steppe, illusoire la science nouvelle de l’étranger. Ses effrois et ses joies, illusions aussi ?

______________________

Je me demande parfois s’il n’y a pas un lien secret, une cohérence dans cette spirale. Chaque fois je ressens ce choc et ce refus, cette rage, puis cette douleur, enfin cette interrogation lancinante, pourquoi moi ? La perte des territoires : ma maison de famille, et l’enfance, les loups ; ma ville et l’adolescence, l’étranger du royaume. Et l’amour pour Lucía perdue, galop éperdu. La famille, une famille, où et quand ? Comment ? Le saurai-je un jour ?

______________________

Avril 1990

De retour, Roberto était dans un autre état. Pourtant le rêve n’avait guère avancé. Ni la joie d’une famille ni l’angoisse des loups ni la chevauchée ni les révélations de l’étranger, bien que revenues souvent, ne lui avaient apporté d’éléments nouveaux. Ces quatre fils tissaient une trame ajourée et inachevée. Mais il était ancré.

À cause de cette transformation sans doute, Montserrat l’avait attendu.

______________________

Il était rentré chez lui à midi. Étrangement, Luisa était là. On aurait pu penser qu’elle l’attendait, elle ne manifesta aucune surprise, seulement une joie, une émotion intenses. Ils restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre. Puis se regardèrent, et se virent fatigués. Ils l’étaient, pour des raisons presque opposées.

« — Tu sais, Montserrat…

— Elle est morte ?

— Non, pas encore, mais elle est très mal, l’hôpital vient de la renvoyer chez elle, je me suis permis de prendre deux aides à domicile pour la soigner.

— Consciente ?

— Plus ou moins, cela dépend des moments. En fait, ils ne peuvent plus rien pour elle à l’hôpital, disent-ils.

— Bon, tu as bien fait pour les aides, je vais aller la voir sans tarder.

— Tu vas avoir un choc, attends-toi au pire, quand même. »

Luisa avait une façon décisive de trancher la réalité avec des phrases sans faux-semblant. Pourtant son ton était doux, elle aimait Montserrat.

______________________

À quinze heures, il montait les marches de son perron, propre, rasé, habillé en citadin élégant.

L’aide qui vint lui ouvrir lui plut, jeune, sérieuse, avenante, un doigt sur les lèvres.

Montserrat dormait, semblait dormir…

Car à peine entrait-il, qu’elle souleva ses paupières et le reconnut. Un sourire, ce sourire tendre et malicieux qui n’appartenait qu’à elle, estompa ses traits marqués.

Ils se regardaient. Elle ne disait mot. Il lui raconta à voix basse l’aventure de son île, en un certain sens une mort particulière. Sans doute l’écoutait-elle, il ne pouvait le savoir avec certitude, mais percevait peu à peu en elle et autour d’elle, tel un poison insidieux ou une dague pénétrant les chairs avec lenteur, la présence de la mort. Car ses effluves rôdaient dans cette musique à peine audible, dans cette absence où Montserrat oscillait.

Il n’y tint plus. Il commença par nier l’évidence. Puis l’indignation, la colère prirent possession de lui. Il se leva, le plus doucement qu’il put.

Roberto avait déjà vécu cette révolte. Imaginé aussi la fin. Cette fois, il se trouvait concrètement devant le miroir de sa propre mort, devant une mort-miroir de toutes les morts.

______________________

Quand il revint le lendemain, poussé par la certitude, elle respirait encore. L’après-midi s’avançait, son sourire d’opale éclairait faiblement la pénombre de la chambre.

Son doigt avait fait signe qu’elle voulait sa main, il la glissa sous la sienne. Elle pressa faiblement sa paume. Le silence. Son regard à lui posé sur son sourire.

Ils restèrent ainsi un temps indéfini. La nuit approchait. Une palpitation légère dansait sur ses lèvres, s’amenuisant, et pourtant intensément vivante.

Soudain son avant-bras se soulève, elle porte la main de Roberto à son cœur, ouvre les yeux un instant — tout est suspendu, immobile, l’espace béant sur l’inconnu — alors, semblable à ces fils arachnéens que le vent accroche aux branches à l’automne et dont l’éclat brillant ne laisse pas deviner la fin, lentement son souffle s’évapore. Et demeure son sourire.

La douleur le broie. Il ne sait plus où il en est, où il est. De quelle fin s’agit-il, celle de Montserrat ou la sienne ? A-t-il vécu une sorte de « répétition générale » ?

______________________

Les jours passaient. Du cœur même de sa peine, il constate que quelque chose a changé en lui. Un premier face à face a eu lieu, terre-à-terre, palpable et viscéral. Sa mort est inévitable. Cette conscience-là est-elle le secret des saints, des sages, des illuminés, des simples d’esprit ?

La fatigue de l’île — ou de son absence — s’empare de lui. Il avait eu la force d’ouvrir la porte, de réaliser son rêve. Qui l’avait régénéré. Ce n’était pas une fatigue habituelle, car il se sentait fort. Etait-ce un pressentiment ?

______________________

L’aubergiste de son village avait appelé Roberto un matin. Il avait peut-être déniché un client pour sa maison. Un homme qui voulait « établir sa fille », laquelle souhaitait tenter un nouveau concept de galerie de peinture : une maison de famille, en usage et meublée comme telle, avec les tableaux exposés dans un contexte naturel de décoration quotidienne. L’idée le séduisit. Il y voyait un nouveau commencement et non une fin pour ce lieu qu’il aimait et qui sombrait dans l’abandon, l’ennui, la poussière. D’une maison oubliée à une maison visitée. Le regard des hommes allait lui redonner vie.

Tout se déroula très vite. L’homme était pressé, Roberto eut un va-et-vient, recul, hésitation, comme pris de court, se sentant acculé. Luisa, qui ne voulait pas intervenir dans une décision liée à une charge de passé appartenant à Roberto, fit valoir la qualité du projet lui-même. Teresa, la fille, une forte sensibilité, avait travaillé dans plusieurs galeries importantes et Ricardo la connaissait.

Le soir, un torrent d’émotions contradictoires l’assaillait. Il dormit peu et mal jusqu’au jour où tout fut signé. Son frère et sa sœur n’avaient fait aucune difficulté, trop ravis de recevoir leur part et de se libérer d’une culpabilité latente.

Un mois plus tard, il fut invité à l’inauguration de « La Demeure Espinosa ». Le nom qu’il avait suggéré figurait sur les invitations, la brochure et sur le linteau de la porte d’entrée, gravé à l’ancienne dans la pierre. Il ressentit une émotion profonde, une joie ; mais ce qui le bouleversa fut d’entrer dans l’univers exact de son enfance et de ses grands-parents, tout était propre, restauré, les meubles et le parquet sentaient la cire. Les rideaux, les tapis, les fauteuils, les tableaux étaient autres, leur disposition différente, pourtant l’âme de la maison était revenue. Il sortit dans le jardin pour laisser aller ses larmes, appuyé sur l’épaule de Luisa. Quand il revint les yeux brillants, Teresa l’embrassa. Il lui dit :

« — Tu es une magicienne, vraiment…

— Cette maison m’a inspirée, c’est tout, et je pense qu’elle va revivre.

— Longue vie nouvelle à cette dame respectable… et élégante. »

______________________

L’île, Montserrat, la maison de famille : c’est trop. Il retombe. Le rocher l’écrase, il se trouve à nouveau au pied de la montagne. Vertiges, fatigue, vomissements, perte du souffle. Les soins. Les analyses. Les soins. Mai, juin, juillet.

 

Antoine de Lévis Mirepoix, de mère argentine et de père français, est né en 1942 aux Etats Unis, a vécu une partie de son enfance en Argentine puis en France, principalement à Paris.

A l’adolescence il a été élève de l’école des Roches, collège de Normandie, sous la direction d’André Charlier. Après maths sup et maths spé, études de sciences économiques puis de lettres à lla Sorbonne. Coopérant à l’Université du Nord à Antofagasta, Chili, il entre aux Affaires Etrangères pour occuper divers postes culturels et pédagogiques à Mexico, Barcelone, Beyrouth et Nairobi.

Puis il enseigne deux ans dans un CES de Moulins, Allier, France. Il entre ensuite au Centre National d’Etudes Spatiales à Toulouse dans le cadre du Satellite Spot, chargé à Spot Image du développement commercialpour l’Amérique, puis des relations avec les organisations internationales.

En 1991 il rejoint la Girection Générale des Laboratoires Pierre Fabre à Castres comme responsable des relations internationales du Président. Il réside à Buernos-Aires depuis 1997 où il ouvre un bureau de consultancepour guider des entreprises françaises désireuses de s’implanter au Brésil ou en Argentine. Bureau qu’il fermera début 2002.

Membre de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse depuis 2000, Antoine de Lévis Mirepoix partage son temps aujourd’hui entre la France et l’Argentine où il cultive sa passion pour les chevaux.

Il publie en 2008 son premier roman aux Editions du Rocher, « Le Passeur ». En 2011 « Le Crabe et l’Aube » est édité chez Atlantica qui décide de mettre fin à ses activités le jour même de la publication du récit. Trois autres romans non encore édités : « Quartetti e Sonata a Tre » et « Fortuit », “Contes Véridiques”, un sixième en voie d’achèvement et un septième en cours d’écriture. Antoine de Lévis Mirepoix a écrit égalementquelques récits courts sur les voyages, les chevaux, Venise, etc … et des poèmes.

Conférencier à ses heures autour de thèmes divers comme « les bibliothèques », « Gérard de Nerval », « l’Amérique du Sud », « Antoine de Saint Exupéry », il s’interroge sur le destin, le sens des mots et de la parole, la signification du voyage, la création artistique, la juste place de l’homme.